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Entretien avec Claude Thélot
 

Claude Thélot est le Président du Haut Comité d'évaluation de l'Ecole et l'auteur, avec Michel Villac du rapport à la Ministre de l'emploi et de la solidarité, "Politique familiale. Bilan et perspectives" (La documentation Française, Paris, 1998)

Q : Quels sont selon vous les trois principaux facteurs clef de réduction des inégalités dans les carrières scolaires?

Il faut d'abord préciser que ces inégalités se sont réduites depuis plusieurs décennies. Avec l'apparition de l'enseignement dit "de masse" (1985-90), la démocratisation de l'école a repris. Le système est moins inégalitaire qu'il y a 30-40 ans. Mais il y a encore de fortes inégalités, q'il faut réduire.

  • Pour y arriver, il faut d'abord mieux reconnecter décisions d'orientations et réussite scolaire. Une des principales sources d'inégalité vient de ce que les décisions d'orientation et de carrière scolaire ne sont pas entièrement fondées sur la réussite des enfants sur le plan scolaire. D'autres critères entrent en jeu : le fait d'être fille ou garçon, l'origine sociale... Deux enfants qui connaissent la même réussite scolaire n'ont pas les mêmes carrières scolaires.
  • Même s'ils n'expliquent pas tout, la réussite ou l'échec scolaires jouent cependant un rôle important dans les inégalités de carrière scolaires. Or la réussite varie selon les milieux sociaux ou culturels. Un autre levier très fort de levée de ces inégalités, c'est alors un soutien plus net, avec un suivi plus précoce et une attention presque individualisée pour chaque enfant.
    Il faudrait en particulier insister sur la maîtrise de la langue, en dépistant les difficultés dès les premières classes élémentaires. C'est plus que jamais une condition de réussite scolaire et d'intégration sociale. Environ 15 à 20% d'enfants entrent en sixième sans maîtriser les bases de la lecture ; c'est trop. Depuis 10 ans, nous n'arrivons pas à réduire ce pourcentage; peut-être même s'accroît-il un peu depuis deux ou trois ans.
    Je ne crois pas que l'échec de la maîtrise de la lecture soit irrémédiable. Cette urgence est déjà présente à l'esprit des maîtres, même si les pratiques éducatives pourraient s'améliorer. La prise en charge doit survenir très tôt, dès 5-6 ans. Parents et écoles doivent collaborer pour favoriser et entretenir cette maîtrise de la lecture et du français. C'est à notre portée, y compris pour ces 15-20% d'élèves - hormis les cas de dyslexie qui relèvent de la médecine. La clef, c'est une attention individualisée, mais c'est aussi, pour les parents, de manifester l'intérêt qu'il portent au fait que leur enfant sache lire.
  • Enfin, il faudrait essayer de davantage favoriser une diversité d'excellence. Il faudrait que les filiales générales ne soient plus considérées comme la seule forme d'excellence éducative. Nous avons d'autres filières qui sont excellentes aujourd'hui, comme la filière hôtelière. Il faut individualiser les pratiques éducatives pour que chacun puisse réussir selon ses propres goûts.

Q : Quelles collaborations sont les plus nécessaires pour favoriser la réussite scolaire ?

Je ne crois pas que la réussite scolaire et l'aboutissement des projets de chaque élève puissent être le seul fait de l'école. La réussite scolaire dépend de la collaboration entre différents acteurs. J'en vois trois : l'école, les familles, les employeurs, publics ou privés.

Je pense que les parents doivent contribuer davantage et plus consciemment qu'autrefois à la réussite scolaire de leurs enfants. Leur responsabilité me semble s'être accrue, car il est à la fois plus nécessaire et plus difficile qu'avant de réussir à l'école dans certains milieux sociaux. Les parents doivent participer activement, et pour cela, il faut qu'ils comprennent comment l'école marche. Ils doivent comprendre les programmes, comprendre clairement ce que l'école attend de leurs enfants.

L'univers scolaire, ses objectifs, ses modes de fonctionnement doivent être plus clairs pour être mieux connus et maîtrisés par les parents. Cet impératif a beaucoup d'implications, comme la clarté et l'équité des règles d'évaluation et de notation. Ceci suppose de la part des enseignants un travail en partie collectif : mettre en place une notation équitable, en particulier, demande de se concerter entre collègues. Lorsqu'un élève est noté très différemment d'une classe, d'un établissement à l'autre, ceci crée des tensions, des incompréhensions.

Les parents doivent aussi connaître les conditions favorables de la réussite à l'école, et bien sûr pouvoir réaliser ces conditions. D'une façon générale, je crois que les parents doivent créer un univers réglé : de la régularité, des règles stables, comme celle de demander chaque jour "qu'as tu fait à l'école aujourd'hui". Il faut qu'ils montrent à leurs enfants qu'ils accordent de l'importance à ce qu'ils font et qu'ils attendent d'eux qu'ils réussissent. C'est ce que dit Rousseau dans ses mémoires : "je vis que je réussissais, et cela me fit réussir davantage".

Un mot sur le rôle des les employeurs : on ne peut tout apprendre à l'école. On entre dans une société de connaissance où l'on apprendra toute sa vie. L'école devient un lieu et un moment éducatif, important, mais parmi d'autres. Les entreprises doivent devenir formatrices, par le tutorat ou l'investissement dans la formation.

Il faut bien plus qu'aujourd'hui favoriser le passage entre l'école et la vie active : l'insertion reste souvent difficile. Ce sas entre l'école la vie active, il faut que chacun le favorise par un travail en collaboration et le souci de développer l'alternance dans toutes ses formes.

Q : Quels rôles cruciaux peuvent jouer à l'avenir les associations familiales dans ce domaine ?

A première vue, j'en distingue trois :

- Recréer le voisinage.

Dans notre société, la socialisation des jeunes gens passe beaucoup plus qu'autrefois par l'école, ne serait ce que parce que la durée moyenne d'une scolarité est de 20 ans. Mais il ne faudrait pas seule l'école vous socialise. Les familles continuent à le faire, même si certains ont des difficultés ou négligent leurs devoirs, en particulier aux deux extrémités de l'échelle sociale.

Autour de l'école, et surtout autour de la famille, en particulier si elle est un peu défaillante, il faut une socialisation par le voisinage, qu'elle passe par des associations de quartier, d'entraide, sportives, civiques, culturelles ou même caritatives. Il faut faire en sorte de recréer le tissu de voisinage.

-Aider à la scolarité, ensuite. Les associations, déjà aujourd'hui, aident à la formation aussi bien des enfants que des adultes. Il pourrait y avoir également un soutien scolaire développé par les associations, bien évidemment en liaison avec l'école. On connaît des initiatives, sous l'égide des communes, qui fonctionnent très bien lorsqu'elles sont en liaison avec l'inspecteur et l'instituteur ou le professeur. Elles peuvent être particulièrement précieuses pour tous les passages charnières d'une scolarité : au Cours Préparatoire, au passage CM2-Sixième, entre le collège et le lycée... Des dispositifs tels que "Coup de pouce" illustrent bien ce rôle des associations.

- Enfin, former les parents à être parents. On pourrait dire qu'être parent, c'est un métier, et un métier probablement plus difficile qu'autrefois. Etre parent requiert, même si le mot est un peu provocateur, un certain professionnalisme. Les associations familiales peuvent aider à cette "professionnalisation" en aidant directement les parents ou en leur indiquant des comportements élémentaires. Beaucoup de livres vous disent comment réagir "lorsque bébé arrive". Mais on a aussi besoin de conseils plus tard. Lorsqu'on est parent, il faut pouvoir trouver conseil sur les façons de réagir face à tout ce qui peut se produire lorsqu'un enfant arrive en primaire, au collège, au lycée ou simplement dans l'adolescence. Les associations peuvent former les parents à des savoirs mais aussi à des comportements et à une compréhension générale des conditions qu'ils doivent, eux, satisfaire pour la réussite scolaire de leur enfant.

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