Réalités Familiales n°118/119

Agrandir la famille : un arbitrage complexe entre temps et argent

05/07/2017

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Par Yvon SERIEYX, Chargé de mission économie / emploi, UNAF

Pour les parents d’un enfant supplémentaire, concilier vie familiale et vie professionnelle, c’est résoudre une délicate équation financière et temporelle : comment gagner suffisamment pour entretenir une famille qui s’agrandit, tout en conservant suffisamment de temps pour s’en occuper ?

Un enfant coûte de l’argent… et du temps

Un enfant en plus, c’est un budget conséquent : pour vivre décemment, un couple type ayant 3 enfants devra dépenser environ 500 € de plus par mois qu’avec deux, selon les budgets-types de l’UNAF [1]. Les recherches les plus récentes estiment que les aides sociales et fiscales ne couvrent en moyenne qu’un quart à un tiers [2]
du coût financier d’un enfant. Les parents d’un nouveau-né, s’ils souhaitent que leur niveau de vie ne se dégrade pas trop, auraient donc plutôt intérêt à augmenter ou maintenir leurs revenus professionnels. Et donc, pour la plupart d’entre eux, à augmenter ou maintenir leur temps de travail rémunéré : rappelons que 87 % des salariés sont payés en fonction de leur nombre d’heures de travail et que 49 % ont recours à des heures supplémentaires rémunérées.

Or, un enfant en plus pèse sur l’emploi du temps domestique : il représente du temps de soin en plus, mais aussi de nouvelles contraintes d’organisation, notamment si la famille compte déjà des enfants à charge.

Mesurer le temps parental


Le temps parental comprend notamment les soins aux enfants, les déplacements de l’enfant, la sociabilité et les loisirs, et l’aide au travail scolaire. Il est rarement mesuré, et selon des périmètres qui peuvent varier selon les choix des chercheurs. Mais son total est toujours considérable.

- l’Insee mène tous les 10 ans une enquête « emploi du temps » en demandant aux personnes interrogées de décrire par tranches de 10 minutes tout ce qu’elles font. En moyenne, par parent d’enfant à charge, le temps parental représente 8h00 par semaine [3]
(11h pour les mères, 5h pour les pères).

- Une autre étude [4], plus ancienne, rapportée en 2000, conclut que le temps parental représenterait jusqu’à 39 heures par semaine, à se répartir entre deux parents, soit l’équivalent d’un emploi à mi-temps.

Au-delà du temps consacré spécifiquement aux enfants (toilette, repas, sociabilité, etc.), qui représente environ 16 heures par semaine pour un couple, c’est l’ensemble du temps domestique (incluant aussi ménage, lessive) qui croît rapidement avec le nombre d’enfants. En 2010, un couple avec trois enfants, par exemple, y consacre 2h30 par jour de plus qu’un couple sans enfant soit 17h30 de plus par semaine.
 [5]

Le temps : une ressource limitée, d’étroites marges de manœuvre pour les parents

Face à la forte charge du temps parental et domestique, si les parents souhaitent maintenir leur temps de travail, ils doivent considérablement réduire la seule marge de manœuvre qui leur reste : leur temps « personnel », c’est-à-dire le temps laissé libre par le travail domestique ou rémunéré : le sommeil, le repos, les loisirs…

Une modélisation des données de l’avant dernière enquête Emploi du Temps (1998-99) estime que lorsque les parents de trois enfants de 3 à 14 ans travaillent à plein temps, ils réduisent, en semaine, de 3h48 leur temps personnel quotidien par rapport à une famille analogue sans enfants. Plus encore, trois enfants « coûtent » un peu plus d’une heure de temps « physiologique » (qui comprend le sommeil) pour le père comme pour la mère. Plus généralement, pour les parents travaillant à plein temps, le sentiment de manquer de temps dans la vie quotidienne est fortement corrélé au nombre d’enfants à charge [6]

« Dépenses financières en hausse, temps domestique en hausse, temps personnel réduit à sa portion congrue : un enfant en plus contraint presque inévitablement les familles à arbitrer entre argent et temps. »

Le temps, par définition, est limité, et inextensible. On peut compter sur le temps des proches… ou pas. Ou encore « acheter du temps » supplémentaire auprès de professionnels… si on en a les moyens. Dans cet arbitrage temps/argent, c’est pour la plupart des familles le temps familial qui l’emporte, et l’argent qui perd… et donc le niveau de vie qui baisse.

La réduction du temps consacré au travail coûte aux familles qui s’agrandissent.

Selon l’Insee, les baisses de niveau de vie qui suivent la naissance d’un enfant seraient d’ailleurs davantage dues à « une réduction, voire un arrêt de l’activité professionnelle dans le ménage, qu’à la charge financière supplémentaire induite par cette naissance [7] ». C’est l’une des raisons pour lesquelles, malgré les aides aux familles, le niveau de vie annuel moyen d’un couple avec trois enfants est, en 2013, inférieur de 6 790 € à celui d’un couple sans enfant.

Cet arbitrage en faveur du temps s’impose en partie de lui-même : règlements, lois, institutions, exigent des parents qu’ils passent du temps auprès de leurs enfants. L’éducation nationale est un bon exemple d’obligation institutionnelle : respecter les horaires (8h30-16h30) et calendriers scolaires (15 semaines de congés contre 5 pour le droit du travail [8]) exige des parents qui travaillent un effort d’organisation important, a fortiori si leurs horaires sont éclatés ou leurs calendriers imprévisibles. Les enseignants, par ailleurs, enjoignent souvent tout parent à s’impliquer fortement dans la scolarité de leurs enfants, ce qui suppose des heures de présence. Ces contraintes s’additionnent, voire se multiplient, à mesure que s’agrandit une famille.

La famille passe avant le travail… au détriment de son niveau de vie

Surtout, la hiérarchie des valeurs pèse dans la balance entre temps familial et temps de travail : la famille reste, comme dans la plupart des pays, la valeur de référence, bien davantage que le travail. Interrogés sur « ce qui les définit le mieux », ce à quoi ils s’identifient, 81,8 % des parents occupant un emploi citent avant tout « leur famille », et seulement 3 % « leur travail » .

Cette prééminence s’est manifestée par exemple à l’issue de la loi Aubry réduisant le temps de travail : le temps familial a été le second bénéficiaire le plus cité du passage aux
35 heures (après le sommeil et le repos) [9].

Cet arbitrage, enfin, est durable : le temps parental, entre 1999 et 2010, a augmenté, même si c’est en grande partie à cause des temps de transport. Et en dépit de la réduction du temps de travail, le désir de passer du temps en famille est loin d’être assouvi : en 2012, un peu moins de la moitié des parents travaillant à plein temps disaient éprouver au moins plusieurs fois par an des difficultés à remplir leurs responsabilités familiales parce qu’ils passent trop de temps à leur travail [10].

Aujourd’hui, l’arrivée d’un enfant conduit nombre de familles à arbitrer entre temps et argent au profit du temps domestique et familial, et au détriment de la rémunération professionnelle, notamment des mères. Demain, cet arbitrage affectera peut être plus également les carrières des deux parents, mais il est fort probable qu’il contraindra encore souvent pères ou mères, en couple comme isolés, à réduire, au moins temporairement, leur temps de travail rémunéré, et donc le niveau de vie de la famille entière.

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Réalités Familiales n° 118-119 : « Familles & argent »
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[1Différence entre les budgets types « F » et « G » de l’UNAF

[2Adélaïde Favrat, Céline Marc, et Muriel Pucci, « Les dispositifs sociaux et fiscaux en faveur des familles  : quelle compensation du coût des enfants  ? », Economie et statistique 478, no 1 (2015) : 5‑34, doi:10.3406/estat.2015.10555.

[3Thibaut De Saint Pol et Mathilde Bouchardon, « Le temps consacré aux activités parentales », Études et Résultats, no 841 (mai 2013),
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01376369.

[4Marie-Agnès Barrère-Maurisson et Olivier Marchand, « Temps de travail, temps parental  : la charge parentale, un travail à mi-temps », 2000, http://www.epsilon.insee.fr:80/jspui/handle/1/3669

[5Excluant une partie du temps parental (notamment conversations, jeux et activités, lectures non scolaires….) Guillaume Allègre et al., « Travail domestique  : les couples mono-actifs en font-ils plus (document de travail) » (OFCE, 2014), https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/dtravail/WP2014-17.pdf.

[6Alain Chenu, « Les horaires et l’organisation du temps de travail », Économie et Statistique 352‑353 (2002) : 151‑67.

[7Jean-François Eudeline et al., « L’effet d’une naissance sur le niveau de vie du ménage » (INSEE, 2011), https://www.insee.fr/fr/statistiques/1373805?sommaire=1373809.

[8Enquête Histoire de vie 2003, Insee, Calculs UNAF

[9CREDOC, « Les comportements de départs des Français  : premières incidences des 35 heures », consulté le 28 avril 2017, http://www.credoc.fr/publications/abstract.php?ref=Sou2002-1443.

[10Enquête EQLS (Eurofound, 2012), Calculs UNAF

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