Interview - Réalités familiales n° 56-57

Les femmes qui travaillent sont-elles coupables ?

28/02/2001

Sylviane Giampino a écrit de nombreux articles relatifs à
la petite enfance. Elle est l’auteur du livre " Les femmes qui travaillent
sont-elles coupables " publié aux Éditions Albin Michel,
collection " Questions de parents ".

Réalités familiales : l’importance et
la pérennité de l’activité professionnelle des femmes aurait
du générer un changement dans les modes de vie, or la société
n’a pas pris acte de cette nouvelle donne pour organiser autrement la vie des
enfants. Pour quelles raisons ?

Sylviane Giampino : Je crois que la société n’a pas pris
acte de cette nouvelle donne déjà dans les représentations
que l’on a de ce que seraient l’éducation et le mode de vie auxquels
les enfants auraient droit. On continue à élever des enfants qui
ont des mères qui travaillent avec à l’esprit l’idée que
ce n’est pas comme cela qu’ils devraient vivre.

Les images que beaucoup ont à l’esprit sont, par une exemple, qu’une
maman doit être là au retour de l’école, qu’elle doit s’occuper
de son bébé de moins de trois ans. Et finalement, lorsque l’on
confie un enfant à garder, c’est un peu comme si cette garde ne serait
qu’un pauvre palliatif à l’absence de la mère. On n’arrive pas
encore aujourd’hui à considérer que lorsque des enfants sont gardés
dans de bonnes conditions, ce peut être bénéfique pour eux,
que cela leur apporte une ouverture, un plus dans leur vie.

Lorsque je dis qu’en France, cette nouvelle donne du travail des femmes n’est
pas réellement intégrée, je veux dire que non seulement
on ne l’a pas intégrée dans l’organisation de la garde des enfants,
mais on ne l’a pas intégrée non plus dans l’organisation du travail,
dans les mentalités dans le travail et dans l’articulation des rythmes
de vie sociaux et scolaires. Le rythme de vie scolaire des enfants n’est pas
du tout compatible avec la vie professionnelle et inversement.

Réalités familiales : Y
a t-il une corrélation entre le bien-être et l’épanouissement
d’un enfant et le fait que sa mère exerce ou
non une activité
professionnelle ?

Sylviane Giampino : Dans l’état actuel des recherches, on n’a
pu établir aucune corrélation, aucun lien direct entre activité
professionnelle de la mère ou non activité professionnelle et
un meilleur ou un moins bon équilibre psychologique des enfants. Autrement
dit, la variable travail de la mère n’est pas une variable pertinente
pour expliquer d’éventuelles difficultés psychologiques des enfants.
C’est un premier point.

Ce que l’on peut dire aussi, c’est que les études montrent que la variable
travail de la mère est une variable multifactorielle. Une femme qui travaille,
qui a des enfants, ne ressemble pas forcément à une autre femme
qui travaille et qui a des enfants. Il y a des choses qui sont importantes pour
les enfants comme par exemple l’adéquation entre le mode de vie mené
par une femme et ses références, ses valeurs. Il y a des femmes
qui ont un mode de vie qui correspond à leurs valeurs, à leurs
repères, à leurs idéaux. Quand une femme considère
qu’elle femme doit travailler et qu’elle a effectivement une vie professionnelle,
elle est en accord avec ses valeurs. Et cela joue sur les enfants.

Ce qui compte aussi, c’est la façon dont le mode de vie de la famille
est articulé aux valeurs, aux représentations du père des
enfants. Quand une femme travaille mais que, dans la tête de son mari,
sa place serait à la maison, cela devient conflictuel non seulement dans
le couple mais souvent dans la tête de la mère et aussi dans celle
des enfants. La variable travail est donc très subtile. C’est une donnée
sociologique, politique et psychologique multifactorielle.

Il y a en outre les raisons pour lesquelles on travaille. Quand on considère
que le travail n’est qu’une plaie, qu’on est obligé d’aller travailler,
mais que cela ne revêt pas de valeur à ses propres yeux, on a beaucoup
de mal à transmettre à ses enfants le sens de la vie professionnelle
de leur mère et de leur père.

Enfin, la façon dont le travail de la mère est vécu dans
le rapport aux enfants dépend étroitement de l’adéquation
entre le mode de garde trouvé pour les enfants et le référentiel
de la mère et du père sur la garde des enfants. Autrement dit,
le travail va être vécu comme plus négatif si les parents
n’ont pas trouvé un mode de garde qui correspond à leur sensibilité
et à leurs besoins.

Réalités familiales : Pour
quelles raisons les mères se sentent-elles si coupables que ce soient
celles qui travaillent ou celles qui ne travaillent pas ?

Sylviane Giampino : Je suis frappée de voir que lorsqu’un enfant
va bien, les mères ne se posent pas la question et ont l’impression que
la vie qu’elles mènent est bonne pour les enfants. Et puis dès
qu’un enfant ne va pas bien, physiquement ou psychologiquement, alors les femmes
se " repassent le film " depuis la naissance de l’enfant,
en négatif à la lumière du reproche et à travers
un voile de culpabilité. Cela est vrai pour les femmes qui travaillent
comme pour celles qui ne travaillent pas : j’ai trop fait, je n’ai pas
assez fait, j’étais trop présente, pas assez… "

La différence, lorsqu’une femme travaille, c’est qu’elle trouve une
bonne raison de se sentir coupable : je ne m’en suis pas assez occupée,
je n’ai pas été assez présente, il a fallu reprendre le
travail… Mais lorsqu’une mère ne travaille pas, le sentiment de culpabilité
est moins focalisé.

Il y a donc dans ce sentiment de culpabilité deux points d’entrée
pour les mères qui travaillent : un point d’entrée psychologique
qui est un point d’entrée inconscient. Le sentiment de culpabilité
est le plus souvent inconscient : la culpabilité s’avance masquée
et produit des symptômes ou des dysfonctionnements : la relation
de couple est en général le premier fusible à sauter. Puis,
il y a toutes les somatisations de la mère ou de l’enfant : grossir,
maigrir, mal de tête, mal de dos, et cette fatigue dont les femmes parlent
tant. Les mères des jeunes enfants sont aujourd’hui harassées
de fatigue. L’enfant somatise aussi et il y a des perturbations dans l’investissement
professionnel et dans le rapport au travail.

Le deuxième point d’entrée n’est pas purement psychologique.
C’est ce que j’ai appelé " la taxe à la culpabilité
ajoutée ", c’est-à-dire la façon dont les femmes
qui travaillent et qui ont des enfants sont surtaxées parce qu’elles
portent trop seules la charge matérielle et mentale de l’éducation
des enfants. En plus, la société le leur renvoie. Les spécialistes
ont tellement insisté sur l’importance de la relation mère-enfant
dans le développement psychologique des enfants qu’ils ont oublié
de préciser que pour qu’une mère puisse exprimer sa maternité
à l’égard des enfants dans de bonnes conditions, il faut qu’elle
soit entourée et qu’elle ne soit pas elle-même trop maltraitée
dans son travail, dans son environnement familial et dans son environnement
social.

Réalités familiales : Est-ce
que l’on a un comportement en terme d’éducation différent selon
que l’on travaille ou que l’on est mère au foyer ?

Sylviane Giampino : Je crois que cela varie beaucoup notamment en fonction
de la qualité de l’environnement de la mère. Dans les milieux
socio-culturels où les femmes qui ne travaillent pas ont des activités
créatives, associatives, des relations, lorsque la mère a elle-même
des investissements extérieurs à la famille, qu’elle est " socialisée ,
la différence de modèle éducatif avec les enfants n’est
pas très grande par rapport à une femme qui travaille.

Dans un environnement plus difficile, quand l’absence de l’activité
professionnelle de la mère rime avec isolement social, précarisation,
dévaluation de l’image de soi prises de pouvoir dans le couple, alors
les difficultés éducatives à l’égard des enfants
s’en ressentent.

Réalités familiales : Le
moment de la séparation de la mère et de son enfant est douloureux.
N’est-il pas pour l’enfant directement proportionnel à l’angoisse de
sa mère ?

Sylviane Giampino : Les angoisses de séparation entre la mère
et l’enfant sont activées lorsqu’il s’agit pour la mère de reprendre
le travail. C’est un moment qu’il faut prendre au sérieux, un moment
délicat où l’équilibre de l’enfant est en jeu . Les
mères le sentent bien, elles sont elles-mêmes très fragilisées
à ce moment là. Une fois encore, une mère pourra d’autant
mieux traverser cette angoisse de séparation si elle est accompagnée
et se sent sécurisée par le lien qui s’établit avec la
ou les personnes qui vont s’occuper de son enfant et si son entourage la comprend.

Pour moi, une mère ne doit pas être lâchée toute
seule avec son enfant quel que soit le contexte. On parle beaucoup des familles
monoparentales. Mais même pour une femme qui élève seule
son enfant, il y a eu, un jour, un père et il y a un environnement autour
de cette femme. Elle n’est pas toute seule. Un ami, une voisine, un collègue
de travail peuvent jouer un rôle très précieux.

L’étayage psychologique d’une femme qui est mère d’un jeune enfant
et qui doit s’en séparer, pour travailler, c’est l’affaire de tout le
monde.

Réalités familiales : Vous
partez en guerre contre trois fausses vérités :

  • L’engagement professionnel des mères est nocif
    pour l’équilibre psychologique de l’enfant.
  • Lorsque la mère se sent bien, les enfants vont
    bien.
  • Pour un enfant rien ne vaut sa mère.

Sylviane Giampino : Je ne pars pas en guerre, je souhaite débusquer
les maldonnes. J’ai déjà évoqué le premier point.
Le lien entre " travail de la mère " et difficultés
psychologiques de l’enfant n’est pas démontré dans les recherches
qui tentent de comparer l’évolution des enfants suivant cette variable.

D’autre part, on sait, en psychanalyse, que le devenir d’un enfant n’est pas
entièrement déterminé par la réalité objective
de ce qui lui est donné de vivre. Il y a des enfants qui sont élevés
dans des conditions compliquées, douloureuses et déstructurées
mais qui arriveront à grandir à peu près correctement.
A l’inverse, il y a des enfants qui sont élevés dans des familles
extrêmement structurées, dans un environnement social de qualité,
avec un bain affectif également de qualité et qui, pourtant, sont
des enfants fragiles et perturbés qu’il faudra aider psychologiquement.

Il faut savoir qu’un enfant a un inconscient et sa propre marge inconsciente
de manœuvre par rapport à la réalité qu’on lui offre à
vivre. Le rôle des parents, c’est d’offrir aux enfants le meilleur de
ce qu’ils peuvent mais, de l’extérieur, on ne peut pas maîtriser
la vie interne. Donc travail ou non travail de la mère, c’est l’un des
éléments de la donne de vie d’un enfant mais c’est un élément
parmi d’autres comme l’endroit où il vit, à la ville ou la campagne,
sa place dans la fratrie, s’il est élevé par un ou deux parents,
si la famille est recomposée etc….

La deuxième fausse vérité qui est renvoyée aux
mères, c’est que " si une mère va bien, l’enfant
va bien "
. Une mère qui va bien, ce n’est pas un robot
toujours en état de marche. Elle peut traverser de moments difficiles.
Quelqu’un qui va bien, c’est quelqu’un qui bataille pour vivre sa réalité
au plus près de ses désirs, de ses idéaux, de ses projets.

Une mère qui va bien, c’est quelqu’un qui peut alterner entre des périodes
d’enthousiasme, de bien-être mais aussi des périodes de remise
en question, éventuellement des moments de dépression parce que
la dépression, c’est de la décompression, des passages nécessaires
pour réexaminer, remettre en question des fonctionnements, des façons
d’être et c’est ainsi qu’on évolue. Une mère qui va bien,
c’est une mère qui évolue.

Une mère " vivante " en mouvement peut être
aussi une mère qui alterne des moments de bien-être et des moments
de moins bien-être. Mais c’est aussi cela l’équilibre. Ce qui est
important pour un enfant, c’est que cette mère ne soit pas livrée
toute seule à ces hauts et ces bas et que dans les périodes de
remise en question, il puisse prendre appui sur des attachements, sur des sécurités
autres que la mère.

Les enfants sont capables d’attachements multiples qui sont autant de sécurités
affectives multiples. Si on centre trop les enfants sur la mère, on les
prive de cette possibilité, à certains moments, de pouvoir prendre
appui sur d’autres personnes que la mère.

La troisième fausse vérité est une semi-vérité
 : " pour un enfant , rien ne vaut sa mère ".
La partie juste, c’est que, pour un enfant, rien ne remplace sa mère
de la même façon que rien ne remplace son père. Que cette
mère et ce père vivent avec l’enfant ou pas, qu’ils soient présents,
vivants ou pas. Dans la filiation, la mère et le père ne sont
pas remplaçables. Il est donc fondamental qu’un enfant entende parler
de sa mère et de son père même s’ils ne sont pas là.

Par contre, lorsque l’on dit que pour un enfant, rien ne vaut la mère,
c’est faux parce que la présence maternelle tout comme la présence
paternelle, les soins maternels, l’attention paternelle, peuvent être
relayés par d’autres personnes. On a tendance à penser que l’absence
maternelle est synonyme de carence affective. C’est faux. Ce n’est pas parce
qu’une mère est absente pour des raisons professionnelles que l’enfant
n’a pas sa dose d’investissement affectif. La qualité relationnelle ne
s’évalue pas au temps passé en présence d’une mère
physique. C’est la même chose pour les pères.

Réalités familiales : Lorsque
cette séparation, pour raison professionnelle, doit arriver, vous insistez
beaucoup sur la nécessité de la préparation et sur l’adaptation
de l’enfant à cette nouvelle vie. Y a t-il un âge minimum ?
Comment faut-il se préparer et préparer l’enfant à cette
séparation et comment faut-il la gérer au quotidien ?

Sylviane Giampino : Entrer dans un mode d’accueil, établir une
relation avec une personne responsable de sa garde en l’absence de ses parents
est un processus qui n’est pas seulement un problème de séparation
physique. C’est un processus psychique qui va s étaler dans le temps.

Il n’y a pas d’âge propice à cela. L’âge auquel un enfant
va être prêt pour se séparer de son milieu familial varie
d’un enfant à l’autre et d’une mère à l’autre., En tout
cas, on ne peut pas attendre qu’un enfant soit prêt pour le confier à
un mode de garde parce que l’on risque d’attendre longtemps. Les enfants ont
un appel à fusion maternelle et familiale tel que la pulsion d’un enfant
va de toute façon l’amener à " se coller "
à sa mère. Donc, si l’on attend que ce soit l’enfant qui demande
à être séparé ou entrer à la crèche,
on va attendre longtemps.

Par ailleurs, l’âge compte beaucoup pour les mères. Il y a des
femmes qui ont besoin de reprendre rapidement leur activité professionnelle
(notre congé maternité est de dix semaines après la naissance)
sinon elles ne vont pas bien. Il faut avoir le courage de le dire. Il est vrai
que c’est court pour le bébé. Mais plutôt que d’envisager
de prolonger le congé maternité, il faudrait peut-être allonger
ce temps où l’enfant est dans un environnement familial par une reprise
d’activité partielle et progressive de la mère et faire en sorte
qu’elle puisse être relayée par le père à temps partiel
également progressivement jusqu’à ce que l’on puisse prendre le
temps d’une adaptation à un mode de garde extérieur à la
famille.

Chaque femme a dans sa tête un âge, plus ou moins conscient, qui
serait le bon âge pour confier son enfant. Souvent, on ne connaît
pas cet âge là si bien que c’est une dimension très subjective.
Ce qui est clair, c’est que les femmes sont plus tranquilles pour confier leur
enfant quand elles commencent à sentir que l’enfant émet des signaux
plus clairs sur ses besoins, ses attentes et selon les cas, ce sont les enfants
de quatre, cinq, six, sept mois ou un an.

En tant que psychologue qui travaille avec des bébés, j’ai remarqué
qu’entre quatre et cinq mois, un enfant était plus communiquant et plus
à même de dire ce qu’il attend, ce qu’il désire, ce dont
il a besoin et j’ai vu des mères plus rassurées à ce moment
là pour les confier.

Réalités familiales : Quelles
sont les conditions pour un accueil réussi dans un mode de garde ?

Sylviane Giampino : Quand la garde d’un enfant n’est pas assurée
par les parents ou par quelqu’un de la famille, alors cette garde doit être
extrêmement professionnalisée. Je ne vois pas d’autres solutions.
La psychologie de la petite enfance aujourd’hui est beaucoup mieux connue. Les
besoins relationnels des enfants sont très complexes. Seule une vraie
professionnalisation des personnes qui s’occupent des enfants, que ce soit dans
une crèche collective, une crèche parentale, une crèche
familiale, que ce soit chez une assistante maternelle agréée ou
au domicile des parents peut garantir les bases minimales, on ne peut plus faire
l’impasse sur le fait que pour qu’un enfant soit gardé dans de bonnes
conditions, il faut des connaissances approfondies en puériculture, psychologie
et pédagogie, une formation permanente et un travail en réseau
pluriprofessionnel.

Réalités familiales : Ce
n’est pas le cas actuellement ?

Sylviane Giampino : Non, ce n’et pas le cas. Par exemple, la garde au
domicile des parents échappe totalement à la professionnalisation.
Des gros progrès sont faits pour les assistantes maternelles agréées.
Les représentantes des assistantes maternelles continuent à se
battre pour élargir la professionnalisation des assistantes maternelles.
En outre, pour ces assistantes maternelles qui travaillent à leur domicile,
le travail est encore plus difficile que pour des personnes qui travaillent
en crèches. L’investissement vie privée et l’investissement professionnel
sont deux espaces superposés.

La professionnalisation est donc un préalable incontournable d’autant
qu’on constate actuellement une dérive y compris dans les structures
collectives. Chaque fois qu’un gestionnaire parle de solutions originales ou
innovantes, il faut se méfier que ce ne soit pas un leurre pour faire
du " bricolé ", pas cher et peu durable.

Réalités familiales : Pouvez-vous
définir un mode d’accueil de qualité ?

Sylviane Giampino : Un mode de garde de qualité doit donc répondre
à plusieurs critères.

Il doit tout d’abord personnaliser l’accueil de l’enfant c’est-à-dire
qu’il doit être capable d’adapter la relation à chacun des enfants
accueillis et cela est possible dans des modes d’accueil individuels mais également
pour des modes d’accueil collectifs.

Un accueil personnalisé, c’est aussi un accueil avec une personne
de référence pour l’enfant. Dans les crèches, on a compris
qu’il faut qu’il y ait une personne plus particulièrement responsable
de cinq enfants, par exemple.

Un accueil de qualité, c’est un accueil qui apporte aux enfants une
sécurité affective. Cela signifie que les personnes qui
accueillent les enfants doivent être capables de leur parler de leurs
parents en leur absence et ainsi de maintenir la continuité du lien psychique
sécurisant avec la mère et le père même lorsqu’ils
ne sont pas là.

C’est aussi un mode d’accueil qui apporte aux enfants une permanence dans leurs
habitudes, dans leurs rythmes, leurs repères : on ne bouge pas le
lit de place, on n’oublie pas le doudou. Il ne faut pas croire que les repères
soient plus stables dans les modes d’accueil individuels que dans les modes
d’accueil collectifs. C’est plus une question de méthode de travail.

Un mode d’accueil de qualité, c’est un mode d’accueil qui soutient
la vitalité découvreuse des enfants
. Les enfants sont mus
par une formidable pulsion, l’amour de comprendre, de découvrir et de
savoir dans leur corps et faire avec leur corps. Autrement dit, un enfant accueilli
dans de bonnes conditions, c’est un enfant qui doit pouvoir bouger, grimper,
manipuler des matières. On accueille quelquesfois des enfants dans des
environnements qui sont jonchés d’interdits de faire. C’est dommage car
au nom de la sécurité des enfants, souvent, on les limite dans
cette pulsion à faire. C’est tout à fait regrettable parce qu’un
petit enfant grandit d’abord les sensations, celles du corps et par l’action.

Un accueil de qualité, c’est un accueil qui œuvre à ce que, pour
l’enfant et autour de l’enfant, chacun soit à sa place, les personnes
d’accueil et les parents. La fonction parentale n’est pas interchangeable avec
la fonction éducative et socialisatrice des personnes qui relayent les
parents. Cela sous-entend un travail de relations avec les parents qui ne soient
pas seulement conviviales mais il consiste en une vraie réflexion à
mener avec les familles, suivie d’évolutions dans les pratiques.

Enfi, un accueil de qualité, c’est un accueil qui respecte la dignité
des enfants
. C’est la façon dont on leur parle, la façon de
ne pas les exclure, les humilier par des sanctions ou des paroles et c’est aussi
le respect qu’on accorde à leur corps. Ils sont petits, vulnérables,
dépendants. Un enfant peut être materné avec respect ou
bien manipulé comme une chose. La dignité d’un bébé
passe aussi dans la façon dont on respecte son corps quand on prend soin
de lui et sa famille quand on en parle.

Enfin, la stabilité du mode d’accueil est un élément très
important. Pour moi, entre le début de l’accueil extra familial et trois
ans, un enfant devrait avoir le même mode d’accueil. Je suis tout à
fait opposée à cette nouvelle idéologie de l’accueil des
enfants qui prône un mode d’accueil, la première année,
un autre, la deuxième, et encore un autre la troisième, fut-ce
l’école. C’est au mode d’accueil de s’adapter à l’évolution
de l’âge de l’enfant. La continuité des liens avec le lieu, les
personnes est favorable aux acquisitions fondamentales des trois premières
années.

Réalités familiales : Entre
le respect de toutes ces conditions et la réalité, n’y a t-il
pas un gouffre ?

Sylviane Giampino : Quelquefois, il y a un petit écart, quelquefois,
il y a un véritable gouffre. C’est tout à fait désolant
pour les psychanalystes et les psychologues de la petite enfance qui mesurent
les enjeux de trois premières années de la vie. La lutte aujourd’hui
sur les modes de garde doit se mener dans deux directions dont aucune des deux
ne doit être sacrifiée à l’autre. Il faut que nous nous
battions pour que l’on développe la garde en termes de quantité
mais nous ne devons pas céder sur la qualité.

Or, des modes d’accueil de qualité nécessitent un véritable
investissement financier et humain. On ne cesse aujourd’hui de parler de formules
innovantes. Si innovantes veut dire créatif, je dis oui. Si innovantes
veut dire " bricolage ", je dis non. On ne peut pas faire
garder des enfants dans de bonnes conditions si on ne comprend pas que cela
coûte, en argent, en investissement, en formation des personnes chargées
de la garde des enfants, en matériels et en locaux.

Réalités familiales : Quelles
peuvent être les conséquences pour un jeune enfant d’un accueil
" raté ". Avez-vous à en connaître beaucoup ?

Sylviane Giampino : Un psychanalyste ne peut, en aucun cas, être
prédictif. Par contre, je vois, dans les familles et dans les modes de
garde, des enfants qui ne s’épanouissent pas et cela pour différentes
raisons. Quelques fois, c’est parce que le mode d’accueil est carentiel, ne
répond pas aux besoins des enfants. Quelques fois, même si le mode
d’accueil correspond aux besoins des enfants, les enfants ne s’épanouissent
pas parce que ce n’est pas le mode d’accueil que les parents auraient souhaité
pour eux. Il y a donc inadéquation entre ce qui est proposé à
l’enfant de vivre et l’image dans la tête des parents d’un bon mode de
garde.

Cette inadéquation peut se résoudre à travers le dialogue,
une meilleure connaissance de la garde qui est proposée à l’enfant.
Des parents évoluent et finissent par prendre confiance. Ce que vit un
enfant à l’extérieur de sa famille entre la naissance et trois
ans est tout aussi important que ce que vit un enfant à l’intérieur
de sa famille. Il y a là une responsabilité sociale dont personne
ne peut se dégager à l’égard des jeunes enfants.

Réalités familiales : Quels
sont les troubles que l’on peut relever ?

Sylviane Giampino : Comme toujours, les très jeunes enfants manifestent
de trois façons qu’ils ne vont pas bien.

La première façon, ce sont les somatisations. Les enfants ont
des constipations, des otites à répétition, des troubles
du sommeil, des troubles de l’appétit, des courbes de taille et de poids
qui ne sont pas bonnes…

Le deuxième moyen pour un enfant d’exprimer qu’il ne va pas bien, ce
sont les troubles du comportement ; les enfants hyper agités ou
les enfants apathiques, des retards de développement, ils ne se mettent
pas à marcher, à parler…

Enfin, ils éprouvent des difficultés relationnelles. Il y a parfois
des difficultés de relations parents-enfant qui ont pour origine un problème
dans le mode de garde. Mais il y a quelques fois également des problèmes
dans le mode de garde qui ont pour origine un problème de relations parents-enfant.

Pourquoi j’insiste tant sur la professionnalisation des modes d’accueil et
sur la dimension pluri professionnelle de l’accueil des enfants ? Parce
qu’on ne peut pas éviter tous les problèmes mais il est important
de les déceler au plus tôt. Pour cela, il faut savoir être
à l’écoute des manifestations subtiles des jeunes enfants et savoir
travailler avec les parents. Comprendre des enfants de moins de trois ans, c’est
un métier.

Réalités familiales : Comment
se situe le rôle du père ?

Sylviane Giampino : Le père est au centre du dispositif qui permet
d’articuler la relation mère-enfant et l’environnement politique et social.
Pour moi, ce n’est pas la mère qui est au centre, c’est le père.
Nous sommes aujourd’hui à un moment intermédiaire où les
jeunes pères expriment dans leurs discours une plus grande préoccupation
des enfants et un vrai désir de s’impliquer concrètement dans
le soin et l’éducation de leurs enfants.

Par contre, les sociologues remarquent qu’il y a peu d’évolutions dans
les comportements des hommes, dans leurs habitudes et dans leurs attitudes notamment
dans l’espace familial et sur la question du partage des charges domestiques.
On se demande pourquoi un tel écart.

Je crois qu’il y a deux raisons. La première, c’est que les jeunes pères
aujourd’hui se heurtent à des obstacles psychologiques en eux-mêmes
pour investir le champ de l’enfant. Ils se heurtent aussi à l’extérieur
à des mentalités qui n’ont pas évolué notamment
dans le travail mais aussi dans les institutions. On continue à parler
aux enfants de leur maman. En crèche, on dit "" maman travaille ",
on ne dit pas " papa et maman travaillent ", à l’école,
on dit aux enfants " tu diras à ta maman que… " et
on ne dit pas " tu diras à ton père et ta mère
que… ".

C’est difficile pour un père d’aller à une réunion à
la crèche et de se retrouver avec trois hommes pour quatorze femmes.
Dans le travail, ils se heurtent aussi à des obstacles, des brimades,
des moqueries lorsqu’ils revendiquent du temps ou de la disponibilité
pour leurs enfants.

Ils sont en plus remis en cause dans leur virilité. Cela est très
lourd pour un homme qui devient père.

La deuxième raison de cet écart, c’est que l’exigence aujourd’hui
autour des besoins des enfants est colossale. On transfert, à tort, sur
les parents, un modèle qui est réservé aux professionnels.
Les parents sont affolés de croire qu’ils devraient être parents,
pédagogues chevronnés, psychologues, puéricultrice et médecin
en même temps.

Les hommes en font plus qu’avant mais comme il y en a encore plus à
faire, les femmes ont le sentiment que ce que les pères apportent aujourd’hui
n’est pas suffisant. Il y a vingt ans, les femmes demandaient à ce que
les hommes rentrent plus tôt et s’occupent des enfants le soir. Aujourd’hui,
même s’ils rentrent plus tôt, cela ne suffit pas parce que les femmes
attendent que les hommes partagent vraiment les préoccupations familiales.

Il y a dans les couples des tensions : les femmes ont raison de vouloir
prendre appui sur les pères dans l’éducation de leurs enfants
et les hommes sont touchés, vexés et quelques fois furieux parce
qu’ils savent qu’ils ont évolué et ils ont l’impression que ce
n’est pas reconnu.

Aujourd’hui, les couples sont agités car les jeunes couples sont des
défricheurs. Ils sont en train de réinventer de nouveaux paramètres
de la relation homme-femme-enfant. Les familles sont en évolution et
les modèles parentaux également. Les gens qui ont aujourd’hui
des enfants sont obligés de tout réinventer sans pouvoir prendre
appui autant qu’ils en auraient besoin sur des modèles existants. Du
coup, c’est à la fois insécurisant, difficile mais c’est aussi
passionnant et porteur d’espoir.

Réalités familiales : Globalement
quels sont les avantages et inconvénients des différents modes
de garde : la crèche, l’assistante maternelle, la garde à
domicile, voire la garde par les grands-parents ?

Sylviane Giampino : La garde par les grands-parents est un mode de garde
en régression et parce qu’il est en régression, il fait rêver.
On assiste aujourd’hui à un repli sur la famille, sur la valeur familiale
qui est due à un désinvestissement, momentané je l’espère,
du monde social, politique. Dans cette dynamique de repli, la famille est un
peu idéalisée et il faut s’en méfier parce que la famille
n’est pas toujours ce havre de paix et de bain affectueux dont on rêve.

Ce que je constate chez les jeunes couples qui ont souhait ce mode de garde,
c’est qu’il y a des interférences au quotidien entre les deux générations
et même la qualité relationnelle dans ces interférences
sont compliquées. Le rapport à l’enfant, les références
éducatives et les questions de puériculture ont subi une telle
révolution depuis vingt ans qu’il y a un écart colossal entre
les filles et leurs mère, les filles et leurs belles-mères et
les fils et leurs pères et beaux-pères. Forcément, ces
frottements entre ces deux générations peuvent générer
des tensions plus ou moins bien vécues.

L’arrivée d’un enfant dans un couple, c’est un tel remue-ménage
pychologique et identitaire que le couple traverse des moments difficiles, des
réajustements. Lorsque les grands-parents sont témoins de cela,
souvent cela les angoisse et cela transpire sur la nécessaire intimité
psychique du couple.

La garde au domicile des parents présente de gros avantages parce que
cela apporte un soulagement au niveau de la charge en tâches ménagères
notamment. Cela supprimes les problèmes de déplacement, de transports
et d’horaires mais la difficulté de ce mode de garde se situe à
deux niveaux.

Les parents sont l’employeur de la personne et c’est un cadrage relationnel
qui n’est pas toujours facile à gérer. La personne chargée
de la garde de l’enfant, si elle est en plus chargée de la charge domestique
de la maison, doit avoir une double compétence, un double investissement.
Comme les parents sont les employeurs, se pose à elle la question de
savoir si elle doit faire passer en priorité la tenue de la maison, les
courses, le repassage, ou être à plat ventre sur le tapis avec
un enfant à agiter des hochets ou à chanter des berceuses.

Ce dilemme est grave parce que lorsque les parents rentrent, ils vont voir
si l’enfant est propre, si la maison est rangée mais ils ne sauront pas
toujours évaluer le temps relationnel, invisible et impalpable, qui va
être passé par la personne qui s’occupe de l’enfant. Or, l’enfant
a besoin de ce temps relationnel.

Par ailleurs, la grande question est celle de la compétence professionnelle
des personnes qui s’occupent des enfants au domicile des parents. Leur formation,
leur encadrement, leur contrôle et aussi leurs conditions de travail.

Pour la garde chez l’assistante maternelle agréée, j’ai souligné
précédemment le problème de la superposition de l’espace
familial et personnel de l’assistante maternelle et en même temps qu’une
vie professionnelle exigeante qu’elle n’arrive pas toujours à faire reconnaître.

Elles ont le même problème qu’avaient les femmes au début
du siècle. En France, les femmes ont toujours travaillé et se
sont en même temps toujours occupées des enfants parce que leur
travail était sur le lieu familial, sur l’exploitation agricole, dans
le commerce ou l’atelier du mari.

Du côté de la professionnalisation, elles ont un statut, une rémunération,
un début de formation, mais elles-mêmes sont demandeuses de travail
plus en réseaux, d’être moins isolées dans leur travail
et d’une formation plus approfondie.

La garde collective présente vraiment l’avantage de proposer aux enfants
un espace relationnel multiple, souvent un cadre d’accueil au niveau des locaux,
du matériel très bien adapté au développement des
enfants. Par contre, l’accueil collectif sous-entend un gros travail des professionnels
pour, au sein de la collectivité des enfants, mettre en place des méthodes
qui permettent de personnaliser l’accueil. Plus un enfant recevra en collectivité
un accueil personnalisé et individualisé, où l’on respecte
ses rythmes, ses habitudes, où l’on connaît bien sa famille, plus
la collectivité sera socialisante pour les enfants.

Réalités familiales : L’école
en l’état actuel, est-elle apte à accueillir dans de bonnes conditions
des enfants de deux ans ?

Sylviane Giampino : Je ne comprends pas pourquoi on pense qu’un enfant,
à deux ans, doit rentrer à l’école maternelle. Si l’idée
c’est de le " socialisé ", de lui permettre de fréquenter
un environnement extérieur à la famille, d’avoir des camarades,
pourquoi l’école ?

Il y a d’autres formules possibles pour que des enfants bénéficient
d’un cadre adapté et découvrent des relations avec des camarades.

Je voudrais rappeler qu’entre un enfant de deux ans et un enfant de trois ans,
il y a une différence de développement. Entre deux et trois ans,
des acquisitions fondamentales se mettent en place en douceur notamment la propreté,
le langage, la problématique œdipienne et la prise de conscience par
l’enfant de ses limites, de son âge et de son identité de garçon
ou de fille.

Ce sont des acquisitions qui sont, sur le plan psychologique, essentielles
dans le développement de la structure. Quand un enfant est immergé
trop précocement dans un grand groupe, quand on exerce une pression sur
un enfant pour qu’il soit très tôt autonome dans sa propreté,
dans son langage, on ne peut pas mesurer si on le stimule ou si on fait un " forçage "
qui ressemble à un " conditionnement " qui " fabrique "
de faux écoliers trop précoces.

Les psychanalystes savent que tout forçage éducatif se paye un
jour. Aujourd’hui, je ne suis pas sûre que l’accueil des enfants de deux
ans relève de la mission de l’école maternelle, bien que l’accueil
de ces enfants a suscité beaucoup d’investissements de la part de l’éducation
nationale, des enseignants et des pédagogues. De plus, dans la représentation,
pour l’enfant lui-même, de ce qu’est l’école, à deux ans,
il risque d’en avoir une image faussée.

En France, on a une formidable école maternelle qui remplit bien ses
fonctions pour les enfants de trois à six ans. Pourquoi n’aurait-on pas
de formidables modes de garde qui rempliraient une autre mission : l’accompagnement
d’un enfant dans ses trois premières années de vie, fondements
de son identité, de ses capacités et de ses potentialités
futures ?

Les trois premières années de la vie de l’enfant ne sont pas
forcément un enjeu éducatif. C’est un enjeu plus psychologique.
L’école est un lieu d’éducation et d’apprentissage selon des modalités
différentes que les modes de garde. Les modes de garde, par exemple,
sont des espaces de prévention sociale et psychologique précoce.
S’ils assumaient pleinement cette mission, l’école souffrirait moins.

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