UNAF - Familles pauvres et nouvelles technologies

Groupe de travail

Familles pauvres et nouvelles technologies

30/11/2000

L’UNAF participe activement aux travaux du groupe de réflexion "Familles
et Pauvreté" créé en Septembre 2000 à l’initiative de Madame Ségolène
Royale et qui est piloté par Mr Pierre Naves.

Dans ce cadre, l’UNAF a fait valoir que les nouvelles technologies
et notamment les technologies Internet/Intranet devaient être inclues
dans les travaux parce qu’elles pouvaient, à l’avenir, se révéler comme
des outils nécessaires pour parvenir aux objectifs donnés à ce groupe,
à savoir :

  • la prévention de la pauvreté et des difficultés des familles pauvres,

  • la coopération de tous les acteurs sociaux impliqués localement,

  • la plus grande efficacité des aides,

  • le meilleur accès au droit et aux droits,

  • une meilleure conjugaison entre l’égalité de traitement due à tous
    et la diversification et la personnification des prises en charge
    dues à chacun ;

  • l’accroissement de la "résilience familiale et individuelle"
    qui peut permettre à une famille comme à ses membres de se (re)situer
    sur une trajectoire d’autonomie, d’indépendance et de sécurité économique,
    affective et éducative.

L’absence d’une réflexion sur l’apport potentiel des nouvelles technologies
à ces objectifs peut se révéler dommageable en partant des points de
vue suivants :

1/ Fracture sociale

<a
href="#2/ Situations familiales et personnelles de pauvreté">2/ Situations
familiales et personnelles de pauvreté

3 / Le travail social
et les NTIC

<a
href="#4/ Pour une meilleure efficacité globale et locale">4/ Pour une meilleure
efficacité globale et locale

 

1/ Fracture sociale

Il n’est plus à démontrer que le "fossé numérique" qui sépare
ceux qui ont accès aux nouvelles technologies et qui les maîtrisent
de ceux qui n’y ont pas accès (et qui ne les maîtrisent pas) n’est que
le nouveau miroir de la fameuse "fracture sociale" mais joue
aussi un rôle d’accroissement de cette fracture. De ce point de vue,
l’accès des familles pauvres aux nouvelles technologies et à leur maîtrise
doivent faire l’objet d’une réflexion prioritaire à moins que l’on accepte
que cet écart s’accroisse encore et que se pérennisent des situations
encore plus inégalitaires.

Cet état de fait a conduit certains pays comme les Etats-Unis, le Canada,
l’Allemagne, la Grande-Bretagne, le Québec, etc, à imaginer des mesures
spécifiques en faveur des familles pauvres (système de redistribution
d’ordinateurs d’occasion, formation, allocations Internet, etc.) Pour
le moins, ces mesures seraient à étudier pour faire l’objet en France
de mesures allant dans le même sens.

Cette priorité se justifie de plus par le fait que ces nouvelles
technologies sont susceptibles d’aider de façon nouvelle ces familles
si leur équipement est accompagné d’une formation adéquate et surtout
s’inscrit dans la création de réseaux locaux d’aide sociale leur offrant
de nouveaux services.

De ce point de vue, en complément au Brevet Nouvelles Technologies
qui est en cours de création pour les élèves par le Ministère de l’Education
Nationale, pourrait être créé un Brevet d’Internaute Confirmé que toute
personne de 16 à 80 ans devrait être en mesure de pouvoir passer gratuitement
dans les établissements publics ou dans les entreprises. Cette formation
qualifiante (ex : brevet de secourisme) ne devra pas porter uniquement
sur la maîtrise technique de l’Internet. Elle devra tout autant porter
sur la maîtrise intellectuelle de la nature de l’outil (enjeux éthiques,
juridiques, économiques, sociaux, etc.). Sous l’impulsion de l’UNAF
le cahier des charges d’une telle formation à Internet pour tous, va
être prochainement mis à l’étude par la DIF. Les familles et personnes
pauvres devront être les premières à expérimenter cette formation, pouvoir
en bénéficier, voire même pouvoir participer à son amélioration en tant
que population test prioritaire.

 

<a name="2/ Situations familiales et personnelles de pauvreté">2/ Situations familiales et personnelles de pauvreté

Le constat doit être fait que, malgré une profusion d’aides spécifiques
et une pluralité de services d’aides et d’accompagnement, depuis dix
ans, la proportion des familles pauvres au sein de la population française
ne semble pas avoir régressé significativement et se voit aujourd’hui
composée de "travailleurs pauvres".

Cette situation interroge la nature et la structure de l’aide sociale
et la façon dont elle est conçue et diffusée aux familles et aux personnes
concernées. Sur ce point, les nouvelles technologies présentent des
opportunités qui peuvent être saisies.

a) Vers de nouvelles médiations

La première opportunité se pose en terme de médiation. Il ne nous semble
pas certain aujourd’hui que la seule médiation des travailleurs sociaux
sera suffisante pour (re)situer les familles et les personnes pauvres
sur une trajectoire de sortie de la pauvreté et/ou pour mieux les aider
à gérer leurs difficultés ou leurs problèmes.

Tout semble se passer comme si cette médiation directe, ce face-à-face
entre l’aidant institutionnel, voire l’aidant associatif agréé, et l’aidé
conduisait désormais pour partie à un renforcement du statut et du vécu
de pauvre, en tout cas, nul n’est à l’abri de la création
de stigmatisation.

Les nouvelles technologies pourraient contribuer dans ce domaine à
l’émergence de nouvelles médiations. Comment ?

Par la mise en œuvre de services nouveaux accessibles via Internet
d’information, de prévention mais aussi et surtout d’aides à la décision
permettant à l’aidé (famille ou personne) :

- de comprendre par lui-même sa situation, ses difficultés, ses problèmes
en un mot de se situer et d’imaginer des scénario et des trajectoires
positives. De ce point de vue, les enfants sont une ressource de connaissances
 ;

- de s’approprier des bases de raisonnement et d’information (santé,
emploi, formation, droits, témoignages, …) de pouvoir de façon
anonyme poser des questions et de trouver des réponses, d’avoir une
vision et une compréhension claire des droits existants, des aides
disponibles et de leurs conditions, d’identifier les interlocuteurs
locaux les plus aptes à les conseiller et d’établir avec eux un premier
dialogue sans avoir à se déplacer, …

- de disposer d’exemples et de témoignages,

- de bâtir par lui-même un projet de résilience dans le cadre d’un
réseau social local d’accompagnement et de suivi et d’interagir en
permanence avec les intervenants de celui-ci

Ces services accessibles dans les foyers via Internet sur la TV ou
par un ordinateur, dans les écoles, dans tous les lieux publics via
des bornes Internet, dans les lieux spécifiques d’accueil, etc, sont
à concevoir et à créer. Ils doivent l’être non pas en partant des
institutions et des services existants mais en plaçant les besoins et
les situations familiales et personnelles au cœur des projets.

Les expériences en cours en France et à l’étranger sont à étudier.
Des expérimentations comme celle qui est prévue dans les Deux-Sèvres
par le Ministre de l’Enfance et de la Famille et par l’UDAF de Charente-Maritime
sont à multiplier aussi en direction des familles et personnes pauvres.

Des groupes d’innovation sur le modèle créé par l’Education Nationale
seraient à envisager.

L’objectif visé ici est bien ici d’apprendre à l’aidé à (re)acquérir
une volonté d’indépendance et d’autonomie informationnelle, conceptuelle
et relationnelle par les NITC c’est-à-dire par les mêmes moyens d’autonomie
que le reste de la population demain. A cet égard le métier des travailleurs
sociaux doit lui aussi être remis en perspective.

b) Vers de nouvelles perspectives …

Il est étonnant de constater que lors d’un colloque récent sur le travail
social au 21e siècle pas une seule fois les nouvelles technologies
ont été mises en perspective comme moyen nouveau de médiation et de
réinsertion mais aussi comme outil susceptible de rendre plus efficace
le travail social et d’en modifier en partie la nature et le sens.

Tout semble se passer actuellement comme si "les aidés pauvres"
ne pouvaient tirer aucun partie des NTIC alors que l’on sait très bien
que la maîtrise par tous de ces technologies induit de nouvelles relations
culturelles, sociales et économiques. L’exemple des handicapés physiques
et moteurs est de ce point de vue parfaitement clair.

Tout semble se passer comme si la vie des familles pauvres n’avait
pas à être simplifiée en priorité pour qu’elle puisse sortir de la complexité
dans laquelle elles se trouvent souvent.

Tout semble se passer comme si "les pauvres" avaient le
temps pour comprendre et attendre, comme s’il était "naturel"
qu’elles soient en situation de dépendance intellectuelle, informationnelle
et relationnelle par rapport à l’aidé.

 

3 / Le travail social et les NTIC

Si le jugement est ici sévère, c’est à dessein. C’est pour dire que
la formation des travailleurs sociaux aux nouvelles technologies est,
elle aussi, urgente et qu’elle doit se faire en même temps que la conception
de nouveaux services pour les familles et les personnes aidées.

A l’instar de beaucoup d’autres domaines et métiers, face à la complexité,
"l’exercice solitaire" du métier de travailleur social sera
de moins en moins possible. L’accompagnement et le suivi personnalisé
des aidés nécessitera la mise en réseau des "aidants" pour
une plus grande efficacité mais aussi pour transformer le rapport de
dépendance de l’aidé par rapport à l’aidant en rapport contractuel et
de partenariat.

C’est aussi à ce réseau que l’aidé devra pouvoir demander demain de
l’aide et non à un aidant en particulier. C’est ce réseau qui devra
sans doute mettre plus d’informations, de formations adaptées et de
services à disposition de l’aidé pour l’inviter à se placer sur une
trajectoire résiliente.

De ce point de vue, la formation culturelle et pratique des travailleurs
sociaux aux nouvelles technologies est un enjeu stratégique prioritaire
quand bien la grande majorité d’entre-eux semblent ne pas encore vouloir
le reconnaître. Ici encore, les expérimentations doivent être encouragées
et les innovateurs soutenus.

4/ Pour une meilleure efficacité globale et locale

Si les nouvelles modalités d’aides et d’accompagnement des familles
et des personnes pauvres doivent se caractériser par une capacité de
prise en charge de la diversité et de la spécificité des cas et permettre
une individualisation et une personnalisation des aides visant à accroître
la résilience, alors cela signifie que la création des conditions d’exercice
de ces modalités ne peut être que locale.

Il convient donc d’encourager la mise en œuvre de réseaux
locaux de coopération sociale partant des besoins des familles et visant
à trouver des réponses adaptées. L’objectif ne doit plus être seulement
de rendre plus efficace la distribution d’aides standardisées en fonction
de classification préétablies. Ici encore l’usage des nouvelles technologies
est incontournable pour le partage d’expériences, de bonnes pratiques
spécifiques, de savoirs et pour la capitalisation des savoirs-faire
nécessaire à l’évaluation des situations particulières comme du travail
du réseau.

Il faut savoir admettre qu’un travail en réseau ne se décrète pas et
qu’il ne peut être le fruit que de connivences. La formation comme l’animation
des réseaux demandent du temps et un savoir-faire technique et culturel
spécifique. Des investissements immatériels et financiers doivent être
réalisés pour cela. Pour le moins la réflexion prospective des acteurs
de terrain doit être mobilisée dans ce sens.

Face à la complexité et la diversité des situations de pauvreté familiale
ou personnelle, l’organisation et les procédures actuelles de lutte
contre la pauvreté semblent insuffisamment opérantes. Si cela est, c’est
qu’en ce domaine comme dans bien d’autres, la capacité de collecte de
traitement et de diffusion de l’information de l’ensemble des acteurs
concernés n’a pas encore atteint un niveau suffisant de sophistication.

Les problèmes complexes ne se résolvent pas avec des solutions simples.
Ce qui est sûr c’est qu’en "inputant" plus d’information dans
un système, on réduit l’entropie qui le conduit à la mort et on relance
sa dynamique. De ce point de vue, les moyens d’information et de
communication de ce siècle nouveau doivent faire partie intégrante des
nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté.

Monique Sassier et Jean Pierre Quignaux

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