UNAF - Adolescence : l’âge de tous les risques (numéro épuisé)

Réalités Familiales n° 73

Adolescence : l’âge de tous les risques (numéro épuisé)


01/04/2005

Illustration article

ÉDITORIAL

  • L’adolescence : de la difficulté de n’être plus tout à fait un enfant, mais pas tout à fait encore un adulte, Hubert Brin

AVANT-PROPOS

  • L’adolescence : une période difficile et troublante pour les parents, Barthélémy Trimaglio

Ire PARTIE : CONSTAT

  • Adolescent et risque : la problématique, Bruno Ribes
  • Les 16-24 ans : adolescents plus tôt, adultes plus tard, Gérard Mermet
  • Les parents face à leurs adolescents, Dr Denis Bochereau
  • Lutter contre la ségrégation et le repli sur soi dans les cités, Joëlle Bordet
  • Les plus et les moins des adolescents en milieu rural, Cyrille Savary

IIe PARTIE : ANALYSE

  • Des enfants surprotégés, des adolescentes fragilisées, Dr Stéphane Tessier
  • Troubles alimentaires, un phénomène en forte augmentation, Dr Irène Kaganski
  • Les usages de drogues en population adolescente, François Beck, Stéphane Legleye, Stanislas Spilka
  • Sexualité et risques à l’adolescence, Florence Maillochon
  • Émergence et usages sociaux des incivilités, Alain Vulbeau
  • Variations sur la fugue, Jean-Luc Gandon
  • Mourir pour renaître à l’adolescence, Nathalie Duriez

IIIe PARTIE : SUR LE TERRAIN

  • Connaître et mutualiser, écouter et accompagner les parents, UDAF d’Ille-et-Vilaine
  • Les adolescents en Isère, UDAF de l’Isère
  • Les relations parents-adolescents, UDAF de Haute-Loire
  • Parents, relais pour un oui à la vie sans drogue, UDAF du Nord
  • Les ados et l’action parentalité, UDAF de l’Orne
  • Crise de l’ado, crise des parents ? UDAF du Bas-Rhin
  • Génération II, Citoyenneté, intégration, UDAF de l’Essonne.

Extrait : Entretien

Les parents face à leurs adolescents

Docteur Denis Bochereau - Psychiatre

Lorsque l’on parle des adolescents, on a parfois à présenter un catastrophe, est-ce qu’ils vont si mal que cela ?

Globalement non. Il y a une grande majorité de la population qui est assez équilibrée et qui va plutôt pas mal. Après, il faut s’entendre sur les limites et les barrières que l’on fixe à la normalité. L’idée générale, c’est qu’il y a environ 80 % des adolescents, c’est-à-dire les 4/5e qui vont tout à fait bien. Il y en aurait 5 % qui vont tout à fait mal, qui ont des difficultés très importantes et qui ont absolument besoin d’être aidés sur le plan éducatif, médical et psychologique et 15 % qui sont entre les deux. Mais, je le répète, il y en a 80 % qui vont très bien. Naturellement, il y a une attitude particulière à avoir à l’égard de n’importe quel adolescent, mais cela ne relève pas du tout de la pathologie. Je pense que, d’une façon générale, les gens ont un peu oublié ce qu’était l’adolescence. Même un adolescent normal a un côté pénible, ce n’est pas pour rien que l’on parle d’âge ingrat. Ils ont de manière ordinaire des sautes d’humeur, un côté pénible en termes de contestation de l’autorité, d’exigences matérielles, mais aussi en termes de libertés, de sorties...

Il incombe aux parents de fixer des limites, d’être parfois assez directifs et autoritaires pour faire respecter un minimum de convivialité à la maison. C’est un âge où il y a une sorte de turbulence normale, de remise en cause normale des adultes.

Globalement, avez-vous le sentiment qu’il y a chez les jeunes un plus grand mal-être, une plus grande souffrance qu’il y a 15 ans ou 20 ans ?

Très franchement, je ne crois pas. Je pense qu’il y a des cas extrêmes qui sont indiscutablement à prendre en considération et ce qui est peut-être nouveau, c’est qu’on les connaît, on en parle, ils sont un peu mis sur la place publique. Mais ces cas-là existaient autrefois et ce n’est donc pas nouveau.

Ce qui est peut-être plus particulier à l’époque actuelle, c’est qu’on assiste à une sorte de polarisation sur certains adolescents, de crispation généralisée qui fait qu’on les trouve plus insupportables qu’avant et qu’ils occupent davantage l’espace public.

Et puis, d’une façon générale, il y a une liberté des mœurs et d’expression dont naturellement ils se saisissent. Tout leur problème, c’est d’arriver à la canaliser, ils peuvent donner l’impression d’être plus provocateurs ou plus irrespectueux qu’avant, mais c’est plutôt de l’ordre de l’impression que de la réalité.

Il y a un film qui s’appelle Le péril jeune qui raconte l’histoire d’adolescents dans les années 70-80 qui se retrouvent dix ans plus tard. Le film décrit comment étaient les jeunes à cette époque, leur tenue vestimentaire, leur allure, parfois très provocatrice vis-à-vis de l’autorité des adultes ou de règles de vie. C’était comme cela il y a vingt ans et cela n’a vraiment rien de nouveau.

Le contexte économique et social n’est pas très favorable, la scolarité de plus en sélective, l’insertion professionnelle de plus en plus difficile, ces nouvelles données ne sont-elles pas de nature à amplifier leur angoisse liée à la pression qui pèse sur eux ?

Vous avez tout à fait raison. Si vous interrogez les enseignants, ils mettront en avant les conséquences du collège unique et l’ambition affichée d’amener 80 % d’une génération au Bac. Les jeunes ont maintenant un impératif d’ascension en termes intellectuel et scolaire qui est plus pressurant qu’avant. Plus vous en demandez aux gens, plus ils ont besoin de soupapes. L’autre élément, c’est que si la crise économique n’est pas récente, on se rend compte aujourd’hui qu’elle va être durable et cela génère une morosité ambiante, un sentiment d’épée de Damoclès chez les parents qui font qu’ils ont un seuil de tolérance peu ou pas très élevé et qui a tendance à baisser. Cela peut se comprendre. Je pense qu’à certains moments, ils ont raison de hausser le ton et de dire aux adolescents de se calmer !

La façon dont on éduque les jeunes a changé. Aujourd’hui, on est plus dans le registre de la négociation que de l’autorité pure, est-ce que ce n’est pas de nature à générer une perte de repères, de valeurs, d’autant qu’un certain nombre de jeunes reprochent à leurs parents un manque d’autorité ?

Je crois qu’il est important de subdiviser l’adolescence de manière un peu plus précise. En effet, avant quinze ans, c’est-à-dire jusqu’à la troisième, il est physiologique que les parents aient une attitude très directive. Bien sûr, il faut écouter les enfants, bien sûr, il faut tenir compte de leurs demandes, mais en même temps, il faut être très clair sur le fait que les parents savent et ont globalement raison à quelques exceptions près et que c’est à eux de diriger la manœuvre.

Le côté consensuel, démocratique appliqué à tout âge, c’est très insécurisant. À 14 ou 15 ans, le jeune a t-il vraiment la maturité pour assumer tel ou tel choix ? Non et il faut donc que les parents fixent des limites et donnent très clairement des injonctions, des impératifs.

Après, lorsqu’on arrive vers 16-17 ans, au lycée, le fait d’être plus dans la négociation redevient tout à fait pertinent. Il y a toute une graduation des choses. Il y a à la fois un impératif de protection et un impératif d’enveloppement, d’attention et il faut mettre en place un certain nombre de garde-fous, de barrières.

L’autre aspect sur lequel on insiste beaucoup, c’est la nécessité d’être incitatif. Même parmi les 80 % de ceux qui vont bien, ils ont tous des phases de blues, de stress, il y a les examens, les orientations... Il faut donc les encourager, les stimuler. Alors, c’est vrai que pour des parents qui sont fatigués, qui ont des problèmes, ce n’est pas toujours facile.

Ce que l’on remarque également chez les adolescents qui vont mal, c’est qu’ils ont réellement été confrontés à des grosses difficultés, des maladies de leurs parents ou des grands-parents, des décès. Ils ont donc une fragilisation légitime et ils perdent un peu de leur énergie.
Or, ils sont à un âge où il faut tenir bon.

Il est par ailleurs très important de faire bonne figure vis-à-vis d’eux, de leur montrer que l’on n’a pas peur d’eux, que l’on a confiance en eux, que les choses vont s’ar-ranger, un peu comme la méthode « que ». Ce n’est pas forcément simple à réaliser. Il ne suffit pas de le dire. Quand on est fatigué ou un peu déprimé, on est vite dépassé.

La structure familiale a beaucoup évolué. Aujourd’hui, il y a des familles recomposées, des familles monoparentales... Sans parler des familles en situation de précarité où les problèmes sont particulièrement aigus.

Dans quelle mesure tous ces changements au sein de la famille ont-ils une influence sur les adolescents ? Y a-t-il des catégories plus vulnérables que d’autres ou est-ce que cela peut toucher n’importe quel jeune de n’importe quel milieu et de n’importe quelle famille ?

Je crois qu’il y a des effets cumulatifs. Ce qui paraît clair, parce que la psychiatrie vieillit et on a donc de plus en plus de données, c’est que les grandes pathologies comme la schizophrénie, les troubles maniaco-dépressifs, peuvent toucher n’importe quelle famille, n’importe quel adolescent et malheureusement, elles ont un caractère biologique.

Ensuite, suivant les contextes, cela peut prendre une tournure relativement catastrophique et très grave comme cela peut prendre une tournure plus tempérée et modérée. Les traitements sont efficaces. Si les gens rentrent dans les circuits de soins ou les circuits éducatifs et suivent les préconisations des professionnels, les choses vont vers le mieux.

Mais si vous surajoutez à cela la précarité socio-économique, éventuellement la transplantation pour toutes les familles immigrées, le risque de familles monoparentales ou de parents défaillants, il y a incontestablement des effets cumulatifs. Il est clair que par exemple une famille recomposée a plus d’atouts qu’une famille monoparentale, parce que dans une famille recomposée, même s’il y a des contentieux, des règlements de compte, il y a plusieurs personnes qui sont présentes et qui peuvent servir de répondant aux adolescents.

À l’inverse, pour des familles monoparentales avec un ou plusieurs enfants qui se mettent à tour de rôle à aller mal, malheureusement, cela fait des spirales négatives. Vous vous doutez bien qu’une mère célibataire avec un grand garçon qui lui dit qu’il veut sortir le soir pour aller jouer aux jeux vidéo en réseau ou qui commence à tâter un peu trop du cannabis, etc., ne peut pas faire face. C’est une tâche quasiment impossible et il faut qu’elle fasse appel à un oncle, un parrain ou à une équipe éducative.

On met aussi beaucoup de choses sur le dos des médias, sur leur mauvaise influence à travers les images et les stéréotypes qu’ils véhiculent. Pensez-vous vraiment que les médias ont un rôle aussi important ?

Le problème est toujours le même. Plus la famille est présente, plus elle filtre, et pas seulement en termes de couper le son, mais d’apprendre aux enfants à relativiser ce qui vient de l’extérieur, plus elle est donc capable de faire contrepoids - sachant que c’est un travail de longue haleine - et plus les risques sont limités.

Lorsque vous avez des familles où les gens n’ont pas pris l’habitude de se parler, où les jeunes se retrouvent seuls..., là il y a une influence importante des médias parce qu’ils « fabriquent » des images identificatoires, des miroirs aux alouettes, des marchands de rêve. Cela étant, il y a aussi des côtés positifs. Quand on parle de Zidane, Laure Manaudou, c’est positif parce que cela montre qu’ils ont eux aussi la possibilité de se réaliser, d’avoir une ascension sociale s’ils ont des dons.

La version négative, c’est que d’une part cela met sous les yeux des différences de niveaux de richesse énormes qui attisent la jalousie et la convoitise et il y a plus ou moins ce fantasme de la fortune immédiate. Mais ce n’est pas un scoop. Le loto, le tiercé existent depuis très longtemps. Ce qui est peut-être nouveau, c’est ce martèlement, ces leurres qui sont véhiculés. Alors, tous les gens qui sont structurés arrivent à s’en défendre, mais pour ceux qui sont un peu démunis au niveau affectif, familial, relationnel, cela peut être vécu comme une provocation.

On a le sentiment que les parents sont de plus en plus désarmés face à leur ados. C’est une impression ou une réalité ? Certains disent par ailleurs que les familles sont démissionnaires, qu’en pensez-vous ?

Nous, l’impression que l’on a, c’est que les familles sont extrêmement soucieuses. Elles sont tellement dans un sentiment de culpabilité, de remise en question que cela devient paralysant pour elles. Les parents véritablement indifférents et les parents qui ne font rien ne sont qu’une petite minorité. Ceci dit, cela peut concerner les 5 % de jeunes en détresse.

Il ne faut pas être angélique. D’une part, il y a des parents qui, de fait, sont dans une telle passivité qui finit par être très suspecte dans le sens où cela donne le sentiment qu’ils traduisent leur agressivité à l’égard de la société en ne faisant rien, en laissant leurs enfants semer le désordre. D’autre part, certains, mais c’est une infime minorité, ont un côté très agitateur et actif et laissent à penser qu’ils envoient leurs enfants en première ligne. Cela existe, il faut le reconnaître, mais c’est marginal.

En revanche, le discours général qui consiste à dire que les familles sont excessivement laxistes ou tolérantes est vrai. À priori, c’est tout de même les gens de la génération d’avant qui posent les balises et les repères. Il faut arrêter de laisser les jeunes penser que leur statut est plus enviable que le nôtre.

Est-ce que ce sont les conséquences de la théorie de l’enfant roi ?

Naturellement, mais il y a une espèce d’envie plus ou moins consciente ou inconsciente de certains parents vis-à-vis de leurs enfants. Les classes moyennes ou les classes supérieures ont en général bénéficié d’une certaine liberté. Elles acceptent donc assez facilement que leurs enfants aient la même liberté, voire éventuellement un peu plus. En revanche, il ne faut pas négliger le fait que certains n’ont pas bénéficié d’une telle liberté et ont une position ambiguë vis-à-vis de la liberté de leurs jeunes. À la fois, ils la leur laissent, mais ils leur montrent d’une certaine manière qu’à cause de cela, leurs parcours va aboutir dans une ornière.

Quelles seraient les règles de base d’une éducation idéale ?

La règle numéro 1, c’est la présence, pas forcément physiquement, mais la présence morale, c’est-à-dire manifester son intérêt dans la constance
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Donc présence, constance et prévisibilité sont les maîtres mots. Il faut donner une image assez stable et assez cohérente à ses enfants. Les enfants doivent savoir à qui ils ont à faire et à qui ils doivent faire référence.

Il y a une autre règle, c’est d’essayer assez vite de jouer l’ouverture, c’est-à-dire de faire petit à petit confiance à des tierces personnes, que ce soit la famille élargie ou les institutions, et à ce titre-là, c’est vrai que marteler un discours négatif vis-à-vis de l’école est complètement contre-productif. Vous ne pouvez pas à la fois passer votre temps à dénigrer les fonctionnaires, les enseignants et puis vous étonner ensuite que vos enfants soient irrespectueux. Il faut avoir une opinion positive de ses semblables et de la société en général.

Le modèle scolaire en France est certainement perfectible. Mais si on le compare avec beaucoup de pays, le système français est nettement supérieur et si l’on se réfère à des pays comparables comme l’Allemagne, l’Angleterre, les États-Unis, on trouve beaucoup de qualités au système français. Je crois qu’il se veut le plus égalitaire possible, en sachant que l’égalité est plus un objectif qu’un acquis.

Nous avons des contacts permanents avec l’école et il faut reconnaître qu’elle a deux fonctions indispensables : à la fois de proposer une scolarisation de toute la société, donc une scolarisation de masse, et en même temps de former des élites, de pousser vers le haut. Tout cela mis ensemble aboutit à une véritable quadrature du cercle. De fait, l’école est un ascenseur social, cela veut dire que si certains montent, à l’inverse, certains descendent. Tout le monde ne peut pas occuper les premières places.

Certains reprochent à l’Éducation nationale de trop se focaliser sur l’apprentissage des savoirs au détriment du développement de la personnalité de l’enfant, de son épanouissement.

Moi, je ne dirais pas cela. Je pense que c’est la fonction de l’Éducation nationale de transmettre les savoirs. Le reproche que je lui ferais, c’est quelquefois de vouloir trop traiter les problèmes en interne et de s’enfermer. Il faudrait admettre l’idée que lorsque les problèmes viennent de l’exté-rieur, ils doivent être traités à l’extérieur. Par exemple, un certain nombre d’élèves relèvent de mesures éducatives.

Alors, il est bien évident qu’il faut tenir compte de l’épanouissement global de l’enfant. Mais je ne crois pas qu’elle le néglige. Encore une fois, sa fonction de base, c’est la transmission des savoirs. C’est sa signification sociale.

Et il y a des éléments positifs : par exemple, les classes relais au niveau des collèges : les enfants qui présentent des gros retards sont encadrés, en petits groupes, à la fois par des enseignants et par du personnel éducatif. C’est un système qui ne fonctionne assez bien.

Pensez-vous qu’il y a un déficit de communication aujourd’hui entre les parents et leurs enfants ?

C’est difficile à dire, car c’est plus une question de qualité que de quantité. Là encore, il y a tout de même une règle générale qui fait qu’il y a une différence des générations et cette différence peut éventuellement aboutir à un conflit de générations. Alors, qu’au moment de l’adolescence, les uns et les autres aient l’impression de ne pas se comprendre, c’est parfaitement normal. Il ne suffit pas de se parler pour se comprendre. Il y a une illusion du consensus, l’adolescence est un âge où, par définition, les jeunes vont mettre à l’épreuve les parents et il y aura forcément des portes qui claquent et des tensions. Encore une fois, la vie est faite de conflits, de rivalités, de divergences, cela n’a donc rien de pathologique. Là où la communication parfois défaille, c’est parce qu’il y a cette espèce de recherche éperdue de l’accord et du consensus.

Ceci dit, il y a quelques cas de figure inverses où, de fait, les parents sont dans une situa- tion de cécité, d’aveuglement ou de surdité qui fait qu’ils ne se rendent pas compte que leurs enfants ont grandi et qu’ils ont des besoins nouveaux et des comportements nouveaux et cela peut être dramatique. Certains parents parlent encore à leurs enfants comme s’ils étaient très immatures et ils ont du mal à voir que le monde a changé.

À quoi peut-on voir que son enfant va mal et dans ce cas, que faut-il faire ?

Le point de repère, le mot que l’on utilise pour essayer de résumer les choses, c’est ce que l’on appelle l’autosabotage. C’est le fait d’avoir une trajectoire qui fléchit, qui quelquefois s’effondre. Soit il y a des fléchissements aigus sur quelques jours ou quelques semaines et, en général, les parents le voient. C’est l’adolescent qui ne dort plus, qui ne s’alimente plus, qui tout d’un coup n’arrive plus à se rendre à l’école, qui, sur un mode relativement rapide, perd ses compétences. C’est assez facile à voir et, dans ce cas, il faut demander assez vite une consultation auprès d’un généraliste qui évalue la situation et qui l’oriente. Ce premier cas de figure n’est pas très difficile à dépister.

Le deuxième cas de figure beaucoup plus insidieux, c’est le cas de l’adolescent qui, pendant des semaines et des semaines, voire des mois, petit à petit, se désinvestit de ce qu’il aimait et s’éloigne de ce qui jusque-là lui faisait plaisir ou lui apportait des satisfactions. C’est celui qui peu à peu, par exemple, abandonne les activités sportives ou artistiques, ou commence à s’éloi-gner de ses amis. Soit il va s’éloigner de plus en plus de la maison, il demande sans cesse à sortir, on ne le voit plus, il fait sa vie ailleurs, mais de manière excessive aux yeux des parents. Soit il ne va plus sortir, il multiplie les conflits et cela sur une durée de plusieurs semaines ou de plusieurs mois.

Il y a un autre cas de figure grave. C’est le retrait et l’isolement à la maison. C’est rare, mais en général c’est très mauvais signe. Ce sont des adolescents qui se replient de manière très importante à la maison. Il ne voit plus de copains, il ne va plus faire du sport, il passe son temps devant la télévision ou les jeux vidéo de manière réellement solitaire, bref, il coupe le contact avec tout le monde.

La démarche vers un médecin généraliste est donc très importante. On sait que les listes d’attente dans les centres médico-psychologiques et les centres médico-psycho-péda-gogiques ou ceux des psychiatres libéraux sont longs. Si les gens arrivent à avoir un ren-dez-vous rapidement, c’est parfait. Dans les lieux qui fonctionnement bien, la réponse est normalement relativement rapide. Si ce n’est pas le cas, nous plaidons pour le médecin généraliste, parce qu’il est capable de repérer les grandes pathologies et peut avoir des correspondants compétents. Ce qui peut permettre également de désembouteiller les structures spécialisées, car il y a des problèmes qui peuvent se régler facilement.

Dispose-t-on en qualité et en quantité des dispositifs nécessaires pour prendre en charge les ados en difficulté ?

Malheureusement, en France, nous avons des situations très contrastées. Notre pays est très inégalitaire selon les départements et les régions. Il y a des régions qui restent assez démunies, voire très démunies. C’est une réalité, notamment dans le milieu rural. Les grandes agglomérations comme Paris, Lyon, Marseille, Nantes, Bordeaux... possèdent les structures nécessaires. En revanche, dans des régions comme le Limousin, la Picardie, il y a de grandes carences.

Le problème, c’est d’utiliser ces structures à bon escient. Si les parents peuvent prendre une demi-journée, si les établissements scolaires acceptent que les jeunes manquent quelques heures de cours, ils peuvent avoir des rendez-vous assez rapides.

Sinon, il faut savoir que les gens peuvent également solliciter des aides éducatives, des AEMO, voire solliciter un juge pour enfant. Cela fait partie des choses possibles.

L’adolescence est un passage obligé, avec toutes les difficultés que l’on peut rencontrer au quotidien, ce n’est pas une pathologie, sauf dans les cas extrêmes, est-ce que l’on n’est pas en train de « médicaliser » l’adolescence ? Autrefois, il n’ y avait pas tous ces dispositifs et les familles se débrouillaient tout de même avec leurs ados
Je suis d’accord avec vous. Mais ce que vous dites peut s’extrapoler en ce qui concerne la France pour beaucoup de tranches d’âge. Les Français sont très hypocondriaques, voyez les dépenses d’assurance maladie, la consommation d’antidé-presseurs... Les Français ont toujours un rapport à leur santé particulier.
C’est pourquoi je vous parlais du médecin généraliste ou du médecin de famille. Des gens de bon sens et des gens qui sont assez ancrés dans leur tranquilité peuvent être sollicités sans crainte d’abus. Un bon médecin généraliste connaît bien ses familles et leurs jeunes.

Dans le passé mythique, il y avait l’idée que les grandes figures étaient représentées par les enseignants, le prêtre, le maire du village. Ils étaient le point de repère et les garants du développement de chacun et quand il y avait des problèmes, c’étaient eux qui intervenaient.

Aujourd’hui, il y a une sorte de référence exclusive au médecin ou au psychologue alors que d’autres peuvent intervenir.

Les grands-parents ont-ils encore leur rôle à jouer ?

Absolument, ils ont une très grande place parce qu’ils représentent en général des pôles de tranquillité, de sérénité et ils ont souvent une patience et une disponibilité que n’ont pas les parents. La qualité de l’entente entre parents et grands-parents est l’un des grands paramètres de la tranquillité de l’adolescence. C’est un peu comme des effets de filtres ou des effets d’amor-tisseurs.

Certains s’inquiètent du fossé qui se creuse entre les différentes catégories de jeunes, notamment ceux qui vivent en milieu rural et urbain et craignent un risque de ségrégation. Partagez-vous ce sentiment ?

Il y a des visions qui peuvent être caricaturales, mais cela existait il y a vingt ans. Habiter au centre de la Bretagne ne donne pas la même expérience de vie que le fait d’ha-biter au cœur de Paris ou dans une banlieue difficile. En même temps, les gens se connaissent par stéréotypes. Avant, ce qui servait d’intégrateur, c’était le service militaire. Nous n’avions pas les 80 % au Bac, le collège unique qui obligent les gens à se mélanger, mais il y avait le service militaire.

Après, c’est un problème politique que d’essayer de favoriser la rencontre entre les gens. C’est là une idée un peu générale qu’ont certains sociologues qui consiste à dire que la France se fragmente, se tribalise, mais cela est vrai depuis longtemps. Il y a toujours eu beaucoup de corporatisme, de différenciations et il est vrai qu’aujourd’hui, les différences deviennent de plus en plus spatiales. Les gens essaient de se regrouper par affinités et par couches socioprofessionnelles, mais ce n’est pas vraiment une nouveauté.

Est-ce que vous êtes inquiet pour la jeunesse d’aujour-d’hui ou pensez-vous au contraire que la situation n’est pas aussi dramatique ?

Il y a un mot que je n’ai pas utilisé, c’est le mot « énergie ». Les jeunes ont une énergie qui est indiscutable et qu’ils arrivent à utiliser de manière tout à fait constructive. Nous, professionnels, nous essayons d’être dans une démarche de dynamique et de relance. Et on a parfois une position qui pourrait se substituer à ce que devraient faire les parents. Toute la difficulté est de remobiliser les parents afin qu’ils retrouvent leur place entière.

Mais il suffit parfois de petits coups de pouce. Il faut donner des projets aux adolescents. Il faut leur donner des objectifs. Très souvent, ce qui leur manque, c’est qu’on leur définisse un but et, à partir du moment où on leur fixe des objectifs, ils les atteignent. Il faut leur donner du grain à moudre.

Il faut donc être optimiste, mais encore une fois exigeant. Il faut lancer des ambitions. C’est pour cela que l’idée des 80 % de réussite au Bac, l’idée du collège unique sont de bonnes idées sur le fond. Simplement, on s’est aperçu que c’était tellement ambitieux que cela mettrait du temps à se réaliser. On ne peut pas du jour au lendemain amener une telle transformation du niveau intellectuel d’une société. Cela demande un travail de longue haleine. Donc, il faut garder l’objectif.

En réalité, moi je suis assez optimiste. Souvenez-vous, en 1998, lors de la Coupe du monde, il y a eu un véritable état de jubilation et de liesse. On a des perspectives d’avenir qui sont potentiellement très bonnes. Naturellement, il y a des problèmes énormes, tous les problèmes socio-économiques et tout le problème religieux de l’intégration d’une certaine catégorie de population, mais ce sont des situations tout à fait solubles et qui, de toute façon, se solutionneront obligatoirement.

Les gens de bon sens sont statistiquement majoritaires. Il y a beaucoup plus de forces de cohésion que de forces de dissolution. Mais cela passera forcément par des moments de tensions. Il y a eu des tensions avec le vote de la loi sur le foulard. Il y aura des tensions sur d’autres domaines. Mais je pense que la très grande majorité de la population est composée de gens qui veulent vivre tranquillement, qui veulent maintenir un climat de dialogue, de communication. Il n’y a donc pas de danger de radicalisation d’une majorité de Français. Je ne vois pas comment cela pourrait se passer. Ce n’est pas dans la tradition de la France.

Depuis Napoléon, c’est-à-dire depuis deux cents ans, on est sorti de l’idée d’un personnage qui pourrait se permettre d’être un dictateur. Cela s’est produit de manière très brève, notamment pendant la guerre. Mais il y a un positionnementcommun, dont on ne perçoit, peut-être pasla force et des grands fondamentaux, qu’il n’est paspossible de balayerd’un coup.

Et quand certains dévient de manière excessive, il y a un consensus qui se forme aussitôt. On l’a vu pour l’affaire des enlèvements des journalistes. Et je pense que si quelqu’un était sorti de la ligne, il se serait fait très clairement renvoyer de là où il venait.

Il y a un socle commun sur lequel tout le monde est d’accord. Je rencontre beaucoup de jeunes dont les parents sont de cultures ou de nationalités différentes. Je n’ai jamais rencontré un seul martien ! Ils sont tous dans des problématiques qui sont totalement transparentes. Il n’y a pas de différences qui soient insurmontables, mais naturellement il y a des compromis à trouver.

Cela est d’ailleurs très révélateur chez les jeunes qui tentent de se suicider. Ils disent tous que ce qu’ils veulent, c’est une autre vie. Ils ne veulent pas mourir, mais avoir une vie plus satisfaisante et cela est vrai pour tous les adolescents. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Propos recueillis par Françoise Heil

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