Réalités Familiales n°118/119

Éducation financière : limites et perspectives

05/07/2017

Illustration article

Par Morgane Lenain, Administratrice de l’UNAF en charge du dossier consommation, surendettement, Microcrédit

L’éducation financière se développe de plus en plus dans les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Qu’entend-on par éducation financière ? Quelle en est sa finalité et ses usages ?

Faire face à une complexité croissante des services financiers et à une protection sociale de plus en plus individualisée

Le 20 décembre 2016, le ministre de l’Économie Michel Sapin lançait le comité d’éducation financière. La France répond ainsi à la demande de l’OCDE à ses états membres, de développer des programmes d’éducation financière des particuliers. Il s’agit d’une part de faire face à une complexité croissante des services et produits financiers (épargne, assurance vie, investissement, crédits,…), et d’autre part de faire face à l’érosion de la protection sociale qui transfère de plus en plus de risque sur les individus. Les garanties collectives laissent progressivement la place aux assurances individuelles, a fortiori en période d’austérité budgétaire. Il serait donc nécessaire d’informer la population pour qu’elle prenne en compte ce phénomène dans sa stratégie patrimoniale.

Selon l’OCDE, « l’éducation financière vise à la fois à améliorer la connaissance des produits, concepts et risques financiers, mais aussi à acquérir au moyen d’une information, d’un enseignement ou d’un conseil objectif, les compétences et la confiance nécessaires pour :
- devenir plus sensibles aux risques et opportunités en matière financière ;

  • faire des choix raisonnés, en toute connaissance de cause ;
  • savoir où trouver une assistance financière ;
  • prendre d’autres initiatives efficaces pour améliorer le bien-être financier. »

Ce périmètre très large comprend aussi bien la gestion du budget familial et les choix de consommation, que les pratiques d’investissement sur les marchés financiers. Il s’agit donc de bien armer, de manière préventive, chaque consommateur afin qu’il prenne les bonnes décisions, les plus « rationnelles » possibles. L’éducation financière, ainsi formulée, permettrait de transférer des connaissances et des compétences afin de mieux maîtriser in fine les produits et services et donc d’améliorer la situation financière des particuliers.

Quelle efficacité, quelle portée pour l’éducation financière ?

Il n’existe que très peu d’études d’impact démontrant le lien entre l’éducation financière et l’amélioration à long terme de la situation financière des consommateurs. La seule [1] disponible, souvent citée en exemple, a été financée par la banque Merrill Lynch et n’est malheureusement pas de nature à rassurer le lecteur quant à l’objectivité de la démarche.
Pour lutter contre le surendettement ou les difficultés financières, il ne suffit pas de développer l’éducation financière des consommateurs comme on l’entend communément énoncé. Cela reviendrait à reporter la responsabilité uniquement sur les consommateurs, ou celle des pouvoirs publics qui n’éduquerait pas assez les citoyens, et non vers la nature des services financiers, leurs modalités de diffusion et la façon de les réglementer. L’éducation financière doit s’inscrire dans une politique plus globale incluant aussi un cadre législatif et règlementaire protecteur et une offre de conseil et d’accompagnement budgétaire et financier pour être pleinement efficace.

Certes, il ne faut pas nier la part de responsabilité des individus dans leurs choix financiers. Le transfert de connaissances et de compétences financières est bien une partie de la solution. Mais il ne faut pas non plus tomber dans l’extrême inverse : de nombreux paramètres influencent les situations financières et prises de décision des consommateurs.
On peut citer notamment le fait que les individus n’utilisent pas qu’un seul hémisphère du cerveau pour décider. Les émotions jouent un rôle dans certains cas, en particulier pendant des situations d’urgence (s’endetter par peur d’être expulsé de son logement, ou pour ne plus avoir faim ou froid), voire de dépendance affective (s’endetter pour faire plaisir à ses enfants). On peut également rappeler ici d’autres limites du modèle « homo œconomicus » : importance du contexte socioculturel, de l’éthique, dans la prise de décision ; existence de différents biais cognitifs ; rationalité [2].

Si l’éducation financière, en tant que transfert de connaissances et compétences, peut donc avoir un intérêt en temps de « paix financière », il est parfois plus délicat de se souvenir de ces principes, si tant est qu’ils aient été tous bien mémorisés quand les problèmes nous « tombent dessus ». C’est là toute la différence entre l’éducation et les conseils budgétaires et financiers. Ceux-ci sont en général plus personnalisés et adaptés au degré d’urgence et aux capacités des consommateurs.

Enfin, l’éducation financière ne peut pallier les difficultés budgétaires structurelles. Celles-ci peuvent en outre rendre difficile la constitution d’un matelas d’épargne assez épais pour faire face aux accidents de la vie (perte d’emploi, longue maladie, divorce…).

« Comme l’expliquent souvent les travailleurs sociaux, il est difficile d’apprendre à gérer un budget quand le « budget est négatif ». »

Quels publics pour l’éducation financière ?

Compte tenu des points susmentionnés, qu’en conclure quant aux publics de l’éducation financière ?
On a coutume de dire que les personnes précaires doivent être une cible privilégiée de l’éducation financière. Ceci revient donc à dire qu’a priori ces personnes disposent de moins de connaissances et de compétences financières que le reste de la population. Pour aller au-delà des impressions et des idées préconçues, il est important de se pencher sur les études disponibles.

En France, le centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) a justement mené en 2011, avec l’Institut pour l’éducation financière du public (IEFP), une [3] relative à la culture financière des Français, permettant notamment de mesurer cette culture en fonction des revenus des ménages. Un certain nombre d’items montrent que globalement la gestion budgétaire n’est pas toujours pratiquée par les Français, mais on n’observe pas de différences significatives en fonction des revenus. On observe même que les ménages les plus pauvres connaissent mieux leurs dépenses mensuelles ou le montant annuel de leurs frais bancaires que le reste de la population.
Il semble donc peu efficace, car stigmatisant, de faire des publics précaires une cible privilégiée des modules d’éducation financière.
Pour terminer, on pourra faire aussi remarquer que le terme même d’éducation n’est pas toujours adapté pour un public adulte. Les adultes pourront eux bénéficier, s’ils le souhaitent, de conseils personnalisés, répondant directement à leurs problématiques quotidiennes ou d’un accompagnement à plus ou moins long terme selon leur situation. C’est tout l’intérêt des structures proposant au grand public des conseils budgétaires, comme le pratique déjà, par exemple, le réseau des Unions Départementales des Associations Familiales. Il sera intéressant de ce point de vue de suivre le développement en France des Points conseil budget, impulsé par l’Etat.

Enfin, pour qu’une éducation financière adressée aux enfants dans le cadre scolaire soit pleinement efficace, il est important de ne pas négliger le rôle des parents et de leur nécessaire inclusion dans le programme. En effet,« Aujourd’hui, tant en France que dans les pays de l’OCDE, il est souvent admis que l’implication des parents contribue non seulement aux résultats scolaires, mais aussi à des aspects non cognitifs comme les aspirations éducatives et professionnelles des enfants, la persévérance, l’autonomie, la confiance » [4]. Il faut favoriser la cohérence éducative entre l’école et les parents.

En conclusion, si l’éducation financière est bien une des actions susceptibles de prévenir le surendettement et les difficultés financières, il faut bien avoir conscience de ses limites, face aux difficultés budgétaires structurelles des familles d’une part, et dans le mécanisme individuel de prise de décision d’autre part. Ainsi, il sera plus logique de concentrer les efforts et les moyens dédiés à l’éducation financière sur les publics jeunes, encore en phase d’apprentissage, de la compléter par une politique publique de conseil et d’accompagnement budgétaire et financier, et de l’inscrire dans un cadre législatif et réglementaire qui régule certains produits ou pratiques financières..


Pour commander ce numéro :

Réalités Familiales n° 118-119 : « Familles & argent »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’UNAF, Service Communication :
28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr

[42014 Mise de jeu Questions pour l’éducation et modèle éducatif France Stratégie Par V. Wisnia‐Weill et C.Collombet p.11

Haut de page