La santé mentale du bébé - Réalités familiales n°120-121 : Familles et Santé mentale

29/01/2018

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Par Dominique Ratia-Armengol Psychologue clinicienne et Présidente de ANAPSY.pe (Association nationale des psychologues de la petite enfance).

L’arrivée d’un bébé est une période particulièrement sensible tant pour l’enfant qui vient de naitre que pour les parents qui l’accueillent. Elle génère des bouleversements et poursuit une histoire parentale qui s’est co-construite, avant même que l’enfant « vienne au monde ».

Durant les neuf mois de grossesse, dans le ventre de la mère, le fœtus a commencé à se développer à l’abri du monde extérieur, construisant déjà ses premières expériences de vie intra-utérine pluri-sensorielles (auditives, visuelles, tactiles, gustatives…) qui fondent son histoire fœtale d’exploration d’avant la naissance, la proto-histoire1 comme on la nomme aujourd’hui – que l’échographie révèle aux parents qui l’ont vu se mouvoir, « faite de réaction et de mémorisation » [1]. Donner naissance pour la mère, naitre à la vie aérienne pour le bébé après avoir vécu dans un milieu aquatique, être recueilli par ses parents après l’accouchement, sont des moments de vie d’une grande intensité ! Les bouleversements durables, engendrés par la nouveauté de cette situation, demeurent profondément inscrits dans l’histoire de chacun des êtres concernés, et s’inscrivent dans l’intimité de chaque famille.
Il est alors troublant pour ces nouveaux parents d’avoir à dé-couvrir ce nouvel être, l’enfant réel, qui n’est plus cet « enfant imaginaire » comme on s’accorde à le dire, qu’ils avaient habillé jusqu’alors de toutes leurs projections imaginées.
Dans le devenir du bébé, la santé physique et mentale devient alors la préoccupation centrale des adultes qui dorénavant ont à faire acte d’attention psycho-affective et d’éducation, pas seulement les parents, mais également les professionnels de la petite enfance penchés sur le berceau social des « 0-3 ans ».

La dépendance totale du bébé en fait la fragilité et la richesse

A sa naissance, le petit de l’homme est à la fois porteur d’un « capital » aux multiples potentialités, et un bébé totalement immature et inachevé. La néoténie* qui désigne cette condition de dépendance totale du bébé, propre à l’espèce humaine, en fait à la fois sa fragilité et sa richesse. Mais il faudra qu’il dispose du temps nécessaire pour se développer harmonieusement à l’abri des tumultes du monde des adultes. En effet, « un bébé seul ça n’existe pas » [2] sans le secours de maternants bienveillants auxquels pouvoir s’attacher et avec qui construire des liens psycho-affectifs. L’importance de l’entourage et de l’environnement, de même que le respect du temps psychique spécifique de l’enfant pour grandir, qui se compte en années, sont les facteurs qui contribueront à son équilibre physique et mental.

Pris en compte en tant que sujet, la reconnaissance, de nos jours, des ressentis du bébé, de ses éprouvés et de ses « compétences », a entrainé une révolution dans la manière d’être avec lui, de s’en occuper, de s’en préoccuper.
Accompagner le bébé dans la conquête de son équilibre et de son autonomie tout au long de son enfance, c’est lui permettre dans l’appui que lui procure son entourage, de se découvrir, en même temps que découvrir son environnement. De sa capacité à respirer, à téter, à se redresser, tenir l’équilibre debout et marcher pour aller à l’assaut du monde qui l’entoure, de son cri d’appel, au langage corporel, puis verbal, le bébé a tant à découvrir, à apprendre, sur lui-même et les autres, non sans difficultés face à l’ampleur de ses activités ludiques. Ses découvertes sont d’autant plus enrichissantes que leur réalisation est rendue possible dans les interactions avec ceux qui prennent soin de lui.

Le nouveau-né bien portant a une sensibilité qui lui permet d’être particulièrement réceptif aux attentions et satisfactions bienveillantes qu’on lui prodigue et un appétit extraordinaire pour entrer en relation avec l’Autre [3], observable dès la naissance. A tel point qu’un bébé dont on ne prend pas soin psycho affectivement peut se déprimer, refuser d’être nourri, présenter des troubles psychosomatiques et relationnels plus ou moins graves, indépendamment des bébés porteurs de handicap.

Le nouveau-né comprend-il les mots ? Non, pas aux sens où nous les utilisons. Mais il les « prend avec lui », il en com-prend l’adresse qui lui est faite, lui qui a baigné dans le langage des humains au mode de communication verbale spécifique qu’est la parole [4].

Si pour le bébé « tout est langage » [5], la période pré-verbale du bébé est celle du langage corporel, où il ne va pas de soi d’avoir à décoder ce bavardage corporel, le bébé s’exprimant et répondant tous ses sens en éveil, de tout son corps qui capte, communique en se tendant vers l’autre.

L’entourage anticipant ou répondant à ses besoins, à cette appétence relationnelle, procure au bébé un sentiment d’apaisement des tensions provoquées par l’inconfort physique ou psychique, échanges à partir desquels se tissent des liens psycho-affectifs.

C’est ainsi que « dans les premières années de la vie, la relation psychologique s’inscrit dans le corps de l’enfant et inversement. Lorsqu’on s’adresse à un bébé, on ne parle pas à sa tête, mais à tout son être psycho-corporel, à sa sensorialité. Le corps se forme, développe ses aptitudes, pendant que la psyché se construit et réciproquement.( …). Et ce que le bébé n’émet pas en sons, en phonèmes signifiants, il le dit à travers les expressions de son corps... » [6].

Ces dires-là, ont à être entendus et c’est « en raison de mal-entendus » qu’alors se troublent les relations, aux conséquences plus ou moins alarmantes.

Les bouleversements du devenir parent

« On ne nait pas parent, on le devient ! ». Responsabilité jalonnée de difficultés insoupçonnées auparavant, d’autant plus que l’amour ne suffit pas ! [7]
Aux ressources qu’ils devront découvrir en eux-mêmes pour être de « bons parents », se noue une inquiétude parentale qui n’est pas vaine.

C’est le cas du « baby-blues » qui témoigne des effets de bouleversements du devenir parent, syndrome relativement spécifique du post-partum (qui n’est pas une maladie, une dépression ou une maladie dépressive). Ces processus psychophysiologiques sont normaux. Il s’y « joue » la rencontre avec le bébé réel, avec appréhension tant cette « préoccupation maternelle primaire » est vive.

Jusqu’à l’âge de la marche, le bébé est perçu comme calme, même si pour les plus précoces des signes avant-coureur « d’opposition » sont repérables (il tourne la tête, repousse son assiette dès le début du repas).
Mais dès que le bébé marche, un nouveau bouleversement « déboule » dans la famille : c’est qu’il faut lui courir après à tout instant ! Il ne laisse plus de répit à ses parents. Qui plus est, il n’est pas content d’être empêché. Il s’oppose à cette entrave, opposition devant laquelle le parent ne cède pas au nom de sa sécurité et des contraintes de la vie quotidienne.

L’importance de cet interdit (pour le bébé, il est indispensable de joindre le geste à la parole) est constitutive de la construction subjective et psychique de l’enfant, tout au long de l’enfance. Les réactions normales de colère, de trépignements de refus d’être empêché de pouvoir aller jusqu’au bout de ce qu’il voulait tester, toucher, découvrir, réaliser, les pleurs non de tristesse mais de frustration émeuvent les parents, quand ils ne les découragent pas au point de céder.

Or, l’affirmation de l’autonomie par le petit enfant n’est pas la loi des cris et des explosions émotionnelles ! La santé mentale du bébé est ce prix à payer des parents qui ont à contenir ces débordements pulsionnels. Ces flux pulsionnels et émotionnels font souvent douter les parents qui craignent de ne pas en faire assez, ou assez bien, voire de frustrer l’enfant. Et ce travail d’éducation n’a de sens que s’il s’inscrit dans la permanence et durant le temps de l’enfance où il est nécessaire de faire acte d’autorité.

Reprenant Sylviane Giampino, « éduquer, c’est conduire, tourner vers, porter vers et non protéger de, se méfier de. Eduquer est éprouvant. Il faut apprendre à se séparer, il faut vivre le manque, lot de chacun : on ne peut pas tout, on ne doit pas tout, et l’autre non plus ».

Plus les enfants sont jeunes, plus leur vécu et leur personnalité sont tissés au vécu et à la personnalité de ceux qui les entourent. Plus aussi, ils réagissent avec tout leur être à ce qu’ils vivent. Le corps du petit enfant est psychologique et inversement. Un problème de santé transforme son comportement, une tension familiale peut le rendre malade, retarder son développement moteur, bloquer sa croissance ou l’accélérer. On a alors des enfants trop en avance, très vifs, sous l’effet d’une sur-maturation défensive.

Or, sous couvert d’une juste préoccupation d’intervenir au plus tôt pour favoriser l’équilibre psychologique des enfants, des méthodes éducatives de prévention reviennent en force. Les normes socio-éducatives font pression sur les parents. Et, pour prévenir plus vite que le risque que les bébés ne prennent pas en retard le train des performances, de nouvelles méthodes éducatives surgissent. [8]

Les tout-petits doivent être maintenus à l’abri des injonctions de performance

Mais face aux assauts de ces précipitations éducatives et des idéologies de la performance, de l’envahissement des technologies et de la consommation dans le champ de la petite enfance, les psychologues cliniciens travaillant auprès des enfants de moins de trois ans, affirment que les tout-petits doivent être maintenus à l’abri des injonctions de rapidité, d’efficacité, de rentabilité, d’apprentissages performants, et de conduites sociales conditionnantes et normalisantes.
De plus, sur la base des théories de neuropsychologie comportementaliste, qui permettent de repérer toute déviance à une norme établie, le moindre geste, les premières bêtises d’enfants risquent d’être interprétées comme l’expression d’une personnalité pathologique qu’il conviendrait de contenir au plus vite par une série de mesures associant rééducation et psychothérapie. [9]

Ainsi non seulement, on attend précocement des enfants, des aptitudes qui nécessitent justement le respect de la spécificité du temps de l’enfance [10] pour se développer [11], mais encore on traque [12] même chez les plus petits, les écarts par rapport à des normes calibrées. Ecarts interprétés comme des retards, pire, des déviances, des troubles mentaux. Les catégories de « troubles de comportement » ou de « dysfonctionnements » sont attribuées de plus en plus tôt à ces tout-petits, avec les dangers de leurs effets pathogènes sur la dynamique du grandir des enfants.
Notre alerte des années 90 est réactualisée, aujourd’hui, non seulement à propos de la tyrannie de la norme, mais sur le regard porté par les experts de l’INSERM à propos de l’instabilité émotionnelle à dépister en tant que trouble de conduites dès les trois premières années de leur vie : impulsivité, intolérance aux frustrations, non maîtrise de la langue et dont feraient également partie : la docilité, l’agressivité, le faible contrôle émotionnel, l’impulsivité, l’indice de moralité bas. [13]

Un des précurseurs de ce trouble des conduites serait le TOP : « troubles oppositionnels avec provocation », en clair l’opposition, la désobéissance et les colères répétées, l’agressivité chez un enfant qui sont en passe de devenir des maladies dont on ne sait plus d’ailleurs si c’est la morbidité qui est en cause plutôt que le côté moral, et qui dérange. Mais selon Bernard Golse [14] : « nous pouvons affirmer qu’un enfant n’est pas un provocateur parce qu’il est opposant. Une approche sensée, décèle dans cette agressivité un appel à l’autre, peut être un appel au secours, en tout cas il convoque l’adulte ». Autrement dit, ce qui compte pour l’enfant, c’est que son appel soit entendu.
« La coupe déborde », ajoute S. Giampino, quand s’y ajoutent des critères moraux : « absence de remords », « mensonge », « besoin de nouveauté », « ne change pas sa conduite » s’agissant d’enfants de moins de 4 ans.

Selon le vieil adage « mieux vaut prévenir que guérir » et l’idée que plus on intervient tôt plus c’est efficace, les experts de l’INSERM partent d’une autre conception de la prévention : celle de la cible. On dépiste non pas le problème mais les critères de risques. Il s’agit donc d’intervenir tôt, mais directement dans la vie de l’enfant.

A cette conception prédictive de la prévention, nous opposons « la prévention prévenante », car le risque réside surtout dans la médicalisation à l’extrême des phénomènes d’ordre éducatif, psychologiques et social, entretenant la confusion entre malaise social et souffrance psychique, voire maladie héréditaire.

Comment ne pas insécuriser les parents pour qu’ils sécurisent leur enfant ?

Oui, le métier de parent est un art difficile, raison pour laquelle des professionnels de la petite enfance dont des psychologues sont à « l’écoute des bébés et de ceux qui les entourent » [15] et que s’est développé l’accompagnement à la parentalité, explique Sylviane Giampino. On retrouve cette logique de prévention dans les PMI qui proposent des équipes pluridisciplinaires, avec les réseaux d’aide à la parentalité et les lieux d’accueil parents-enfants, et mais aussi avec la présence de psychologues et psychanalystes dans les maternités et les crèches.

On parle alors de santé mentale partant de cette conception que les conditions de vie, d’environnement affectif, de santé peuvent perturber le développement des bébés ou leur équilibre psychologique. Ce qui a prévalu à la mise en place des structures de consultations médicales et psychologiques (CMP*, CMPP*, CAMPS*, SESSAD*, PMI*, médecine scolaire, RASED*, etc.), à visée soignante et de prévention qui prennent en charge les enfants qui présentent une souffrance psychique s’apparentant à un trouble des conduites.

La « cible » est hautement éducative car l’éducation est le support essentiel dans l’accompagnement du développement de l’enfant et de sa construction psychique.

Cependant, les donnes éducatives ont changé. Autrefois, l’autorité parentale se fondait sur l’obéissance de l’enfant, qui n’avait pas à contredire l’adulte, au risque d’inhibitions et de névroses. Aujourd’hui, l’éducation se veut respecter la liberté de l’enfant, sa possibilité d’expression, au risque de malentendus, d’en faire un « enfant-roi ». Entre ces deux extrêmes, quels équilibres à trouver par les parents et professionnels en charge de l’éducation des enfants ?

L’enfant en détresse pris dans une souffrance forcément individuelle, est dans des embarras qui en général le dépassent largement. L’enfant, du fait de sa peur, voire de l’angoisse qu’il ressent (pour des raisons très diverses, par exemple le père ou la mère sont malades, ou en prison, délirants) va alors réorganiser son comportement en fonction de ces éléments, en produisant des symptômes de différents ordres.

L’important n’est pas de faire un dépistage systématique, mais de rendre possible pour les parents, la rencontre avec des professionnels, pour accueillir cette souffrance de l’enfant, la reconnaître, éventuellement la traiter.

Mais parler de souffrance psychique en termes trop précis à un âge où l’enfant est en remaniement incessant dans son développement peut aussi avoir des effets délétères [16]. Il en est ainsi des diagnostics hâtifs des troubles de type hyperactivité et des déficits de l’attention.

Et si tout n’est pas joué à 3 ans, les premières années du bébé n’en sont pas moins particulièrement primordiales du fait qu’il n’est pas encore apte à vivre par lui-même. Sa santé mentale dépend pour une grande part des options éducatives parentales, mais aussi de ceux qui les relaieront pour prendre part à son éducation : modes de garde, loisirs, école.

Définitions :

*CMP, CMPP : Centres médico-psychologiques et psycho-pédagogique
*CAMPS : Centre d’action médico-sociale précoce
*SESSAD : Service d’éducation spéciale et de soins à domicile
*PMI : Protection maternelle et infantile
*RASED : Réseau d’aide spécialisé pour les élèves en difficulté (dispositifs internes à l’Education nationale)


Pour commander ce numéro :

Réalités Familiales n° 120-121 : « Familles & santé mentale »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’UNAF, Service communication :
28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr


[1Dominique Ratia-Armengol « Quand les temps changent, les bébés changent-ils ? », 1001BB n°156 (Editions Erès, à paraitre en 2018)

[2Donald W. Winnicott, “L’enfant et le monde extérieur” (Payot Rivages, 1989)

[3Marie-Christine Laznik

[4D. Delouvin, Présidente d’honneur ANAPSYpe

[5Françoise Dolto, « Tout est langage » (Gallimard, 1995)

[6Sylvian Giampino, intervention au colloque d’Analyse Freudienne (mars 2015)

[7Claude Halmos, « Pourquoi l’amour ne suffit pas, aider l’enfant à se construire »,Pocket , 2009

[8Tel que le programme « Parler bambin »

[9Collectif Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans : « Appel en réponse à l’expertise INSERM sur le trouble des conduites chez l’enfant ».

[10« Quel temps psychique pour les bébés ? » Sous la direction de D. Ratia-Armengol, 1001 BB n°115, Eres (2011)

[11« Développement du jeune enfant » rapport Giampino

[123e journée d’étude « Des bébés tous des traqués ? » de l’ANAPSYpe, qui en 1990 avait anticipé les risques de dérive.

[13« Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent », rapport de l’INSERM (2005).

[14Bernard Golse « L’enfant, ou le top des top » dans Collectif Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans.

[15« A l’écoute des bébés et de ceux qui les entourent » Sylviane Giampino, Eres

[16Pierre Delion pédopsychiatre

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