UNAF - Rupture du couple et difficultés économiques : causes et conséquences

Réalités Familiales n°122/123

Rupture du couple et difficultés économiques : causes et conséquences


11/06/2018

Illustration article

Par Yvon Sérieyx, Chargé de mission économie, Emploi, Statistiques à l’UNAF

Un couple ne vit pas que d’amour et d’eau fraîche : il peut rompre sous le poids de difficultés économiques. Réciproquement, les ruptures nuisent au niveau de vie des membres du couple dissous. Chocs économiques et ruptures sont tour à tour causes et effets les unes des autres. Comment interagissent les séparations avec les pertes de niveau de vie, la pauvreté, le chômage, la précarité ?

Les données manquent pour répondre. Quelles séparations est-il vraiment possible d’observer sous l’angle économique ? Les quelques 120 000 divorces annuels sont certes comptabilisés chaque année, mais les rares variables statistiques présentes dans le fichier contiennent peu de dimensions économiques. Surtout, les divorces ne représentent qu’un gros tiers de l’ensemble des séparations de couples – mariés ou non – dont le total est estimé en 2011 à 350 000 [1]. Seules quelques études très ponctuelles jettent un éclairage, forcément imparfait, sur l’ensemble des séparations. Les chercheurs se concentrent donc trop souvent, par nécessité, sur les seuls divorces. Enfin, rares sont les enquêtes permettant de suivre à la fois la trajectoire économique et conjugale des individus. Au total, la recherche sur l’économie des séparations doit manœuvrer avec beaucoup d’angles morts.

Pour les statisticiens, se séparer appauvrit mécaniquement les ex-membres du couple, bien au-delà des seuls frais de procédure. Selon l’échelle d’équivalence de l’INSEE, deux personnes vivant ensemble ne consomment pas deux fois plus qu’une seule, mais seulement une fois et demie, du fait d’économies d’échelle (un couple n’a pas besoin de deux cuisines dans son appartement par exemple). De ce fait, deux personnes ayant chacune des ressources mensuelles médianes (1 700 e) et vivant ensemble sans enfant ont le même niveau de vie qu’une personne seule dont les ressources seraient de 2 266 e. Si ces personnes se séparent et vivent à nouveau seules, elles perdent cet avantage : leur rupture leur « coûte » mécaniquement 566 e à chacune.

Dans les faits, cet effet est très inégalement réparti et touche davantage les femmes que les hommes. En effet, dans 50 % des couples, l’homme apporte plus de 60 % des revenus [2]. Cet effet est aussi plus durable, car « après une rupture, les hommes reforment un couple plus rapidement que les femmes » [3]. La charge des enfants du couple séparé pèse aussi davantage sur les femmes : un an après un divorce, 76 % des enfants résident chez leur mère à titre principal [4]. La présence d’enfant a enfin très souvent pour effet d’accroitre la spécialisation des tâches au sein du couple, accentuant la différence de revenus professionnels au moment d’une séparation. Transferts privés et aides sociales corrigent une partie de ces pertes et déséquilibres, mais au total, la perte de niveau de vie issue d’une rupture de Pacs ou d’un divorce est de 20 % pour les femmes et de 3 % pour les hommes [5].

Si les séparations sont une mauvaise affaire financière pour la moyenne des couples, c’est aussi le cas pour l’économie dans son ensemble : par exemple, la baisse du niveau de vie due à une séparation déclenche le paiement d’allocations sous conditions de ressources et pèse donc sur les dépenses sociales. Les séparations augmentent aussi la demande de logements et l’étalement urbain. Elles auraient aussi une empreinte économico-écologique : une étude américaine a estimé que les couples divorcés consomment au total 73 milliards de kwh d’électricité de plus que s’ils vivaient en couple [6].

Les causes économiques des séparations : « l’éléphant au milieu de la pièce » ?

Les conséquences économiques des ruptures sont, toujours dans la limite des données disponibles, couramment explorées… beaucoup plus que les causes*. Evoquant le divorce comme objet scientifique, la sociologue Anne Lambert remarque que « Le débat public et la production scientifique qui le nourrit portent presque exclusivement sur le temps de l’après-divorce ». Cette absence d’analyse sur les causes du divorce, proviendrait de l’idée dominante selon laquelle le « nouveau modèle conjugal » souffrirait d’une « fragilité intrinsèque » : les couples d’aujourd’hui se sépareraient avant tout parce qu’ils seraient fragiles par nature. Elle conteste cette « indifférenciation sociale généralisée » du regard de la recherche sur les séparations, et juge que « les inégalités sociales continuent (…) de peser durablement sur les opportunités et les modalités de la séparation ».

La recherche des causes économiques du divorce ou des séparations dans leur ensemble se résume donc, en France du moins, à de très rares publications. Quelques chercheurs ont notamment étudié l’impact du chômage sur le couple. Cet angle d’étude est pertinent : un tiers des chômeurs sont pauvres, contre 8 % seulement des actifs occupés, et le chômage ou l’inactivité d’un des membres du couple multiplient par quatre le risque de pauvreté d’un couple avec enfant(s). Pourtant « étonnamment, la famille est un niveau d’analyse rare pour étudier le chômage », écrit la chercheuse Anne Solaz [7], rareté « d’autant plus surprenante que la précarité, en revanche, est étudiée au niveau familial ».

Les conséquences immédiates du chômage sont pourtant évidentes. Elles sont financières : « la perte de pouvoir d’achat a des conséquences non négligeables sur la consommation des ménages de chômeurs, surtout des ménages les plus modestes.
Le chômage est aussi l’une des principales raisons de leur surendettement. » [8]. Elles sont aussi identitaires car le travail est, après la famille, l’un des composants essentiels de l’identité [9]. De tels bouleversements ne peuvent être sans conséquences.

Ces quelques études démontrent l’augmentation du risque de séparation du couple dont un membre est touché par le chômage. Les mécanismes à l’œuvre sont complexes : un couple dont un des membres est au chômage se sépare-t-il à cause du chômage ? Ou cette séparation est-elle associée à un comportement pouvant favoriser le chômage ? Les causalités sont complexes à mesurer, là encore souvent faute de données exploitables.

En 1986, l’enquête « situations défavorisées » [10] a interrogé un grand nombre de chômeurs. Une partie biographique permet de retracer leur parcours familial. Se basant sur ces données, le sociologue Serge Paugam a établi que l’instabilité professionnelle et le chômage (notamment prolongé), ont un impact fort sur la rupture. « Quel que soit le sexe, plus l’emploi est assuré et moins l’instabilité conjugale est importante ».
Ces rares recherches françaises s’appuient sur des données d’il y a 20 voire 30 ans et le plus récent rapport sur le thème « Chômage et famille » remonte à 20 ans. Depuis, pourtant, le monde du travail s’est considérablement transformé, la France compte un million de chômeurs de plus, la biactivité est devenue la norme au sein du couple, la répartition des tâches, sans s’inverser, a sensiblement évolué, et le taux d’emploi des femmes a progressé de 10 %. Ces travaux auraient donc besoin d’être actualisés.

De nombreuses études étrangères révèlent aussi des liens forts entre précarité et fréquence des séparations. Par exemple, des programmes destinés à prévenir les séparations du couple existent depuis plusieurs décennies aux Etats-Unis. Une étude récente a montré qu’ils étaient beaucoup moins efficaces pour les ménages ayant à affronter d’importantes difficultés économiques. Découverte que les auteurs de l’étude ont qualifié « d’éléphant au milieu de la pièce » tant elle devrait faire partie des évidences à leurs yeux [11].

Quelles que soient les causalités explorées, ce lien entre problèmes économiques et rupture mériterait d’être davantage étudié par la recherche. Elle pourrait probablement mettre en évidence l’importance de la conciliation vie familiale / vie professionnelle, qui est garante d’une stabilité économique du couple, et partant, du couple lui-même. Le couple et l’économie ne sont pas deux mondes à part : si les penser de concert rend l’idée du couple moins romantique, cela rend aussi l’économie plus humaine. l


Pour commander ce numéro :

Réalités Familiales n° 122-123 : « Familles à l’épreuve de la séparation »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’UNAF, Service communication : 28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr

[1HCF, « Les ruptures familiales  : état des lieux et propositions », rapport public, consulté le 20 avril 2018, http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/144000594/index.shtml.

[2Thomas Morin, « Écarts de revenus au sein des couples - Insee Première - 1492 », 2014, https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281400.

[3« Couples et familles | Insee Références », 18 juillet 2017, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2017528.

[4« Les conditions de vie des enfants après le divorce - Insee Première - 1536 », consulté le 20 avril 2018, https://www.insee.fr/fr/statistiques/1283568.

[5« Les variations de niveau de vie des hommes et des femmes à la suite d’un divorce ou d’une rupture de Pacs − Couples et familles | Insee », consulté le 20 avril 2018, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2017508?sommaire=2017528

[6Eunice Yu et Jianguo Liu, « Environmental Impacts of Divorce », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America 104, no 51 (18 décembre 2007) : 20629‑34, https://doi.org/10.1073/pnas.0707267104.

[7Anne Solaz, « Une réflexion économique sur le lien famille-chômage et la constitution du couple », Revue des politiques sociales et familiales 60, no 1 (2000) : 19‑34, https://doi.org/10.3406/caf.2000.891.

[8Gilles Nezosi, « Quelques éclairages sur les conséquences du chômage sur la famille », Revue des politiques sociales et familiales 60, no 1 (2000) : 5‑16, https://doi.org/10.3406/caf.2000.890

[9Hélène Garner, Dominique Méda, et Claudia Sénik, « La place du travail dans les identités », Economie et Statistique 393, no 1 (2006) : 21‑40, https://doi.org/10.3406/estat.2006.7140.

[10Travaux cités par Gilles Nezosi, « Quelques éclairages sur les conséquences du chômage sur la famille ».

[11Lisa A Neff et Benjamin R Karney, « Acknowledging the elephant in the room : how stressful environmental contexts shape relationship dynamics », Current Opinion in Psychology, Relationships and stress, 13 (février 2017) : 107‑10, https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2016.05.013.

Haut de page