Réalités Familiales n°122/123

Comment accompagner les réactions des enfants aux séparations ?

11/06/2018

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Par Anne-Sophie Joly, Psychologue et formatrice à l’UDAF 35

Lorsque les parents se séparent, la gestion de certaines situations de crise peut les amener à être moins disponibles pour comprendre ce que traversent leurs enfants. Les groupes de soutien pour enfants de parents séparés leur permettent de trouver un espace neutre et bienveillant pour s’exprimer et renouer un dialogue avec leurs parents. Anne-Sophie Joly nous explique comment fonctionne celui qu’elle co-anime : la Marmite des mots de l’UDAF 35.

Comment est née la Marmite des mots ?

Les services « Questions de parents » et de Médiation familiale de l’UDAF souhaitaient répondre aux inquiétudes des parents à propos des conséquences de leur séparation sur leurs enfants. Il y a 13 ans, aucune offre de ce type n’existait dans le département. La Marmite des mots a été créée sur le modèle d’un groupe de soutien pour les enfants endeuillés. Un peu comme les parents endeuillés, les parents séparés sont pris par l’émotion et occupés à l’organisation matérielle, ou par les réaménagements importants. Ils ne sont pas toujours disponibles pour entendre les préoccupations, émotions ou questions de leurs enfants. Avec la Marmite des mots, nous proposons un lieu neutre au sein duquel ils pourront sans risque venir dire et expérimenter leur parole, échanger leurs ressources afin de favoriser ensuite le dialogue avec leurs parents.

A quoi sert ce groupe de soutien ?

La Marmite des mots consiste en 4 rencontres animées par une psychologue et un médiateur familial, à l’issue desquelles un bilan est proposé aux parents. Les productions (dessins, lettres, poèmes, chansons…) réalisées par les enfants sont alors affichées aux murs. Les enfants sont libres d’afficher leur œuvre, et ils ne sont pas obligés, ni empêchés, de dire à leurs parents s’ils en sont l’auteur. Cette dimension collective, « anonyme », permet aux enfants de faire passer des messages à leurs parents au nom du groupe, et d’exprimer des émotions qu’ils n’auraient pas forcément osé assumer autrement. Après une séparation, les parents sont souvent pris dans de nombreuses contraintes liées à la réorganisation de leur vie quotidienne : déménagement et équipement du nouveau logement, partage des biens du couple, dispositions relatives à la scolarité, parfois changement de travail... Pris par leurs propres préoccupations, ils sont inquiets pour leurs enfants sans toujours être très clairvoyant sur les points de souffrance. Par exemple, une mère craint que sa fille soit perturbée par le fait de changer de maison, alors qu’en réalité elle est surtout inquiète de perdre sa copine qui habite à côté. De leur côté, les enfants cherchent à protéger leurs parents en leur cachant leur ressenti. La Marmite des mots n’a pas pour vocation de se substituer aux parents, mais bien de les reconnecter avec leurs enfants. Il ne s’agit pas une thérapie individuelle ou collective : ce n’est ni un lieu, ni un processus de soin. Elle s’adresse aux enfants qui vivent une séparation, mais n’est pas indiquée dans les séparations à haut conflit et ne remplace pas un suivi psychologique ou thérapeutique quand c’est nécessaire. Ici, on fait émerger des messages et des souffrances que les enfants n’arrivent pas à exprimer. On fait confiance aux parents pour répondre aux besoins de leurs enfants.

Qui peut participer à la Marmite des mots ?

Les seules conditions pour accueillir un enfant aux ateliers est que ses deux parents soient d’accord, et que leur séparation soit effective, c’est-à-dire qu’ils vivent séparés. Peu importe si elle remonte à plusieurs mois voire plusieurs années. Les groupes d’enfants sont ensuite constitués en fonction de leur âge, à partir du CE1 car ils doivent avoir accès à la lecture, à l’écriture, au symbolique. En effet, le nom de la Marmite des mots n’a pas été choisi au hasard : une marmite qui mijote introduit l’idée d’ingrédients complémentaires et rappelle l’intérêt du collectif, mais aussi l’idée qu’il faut du temps pour la préparation… En Bretagne, terre de légendes, la marmite apporte aussi une touche de magie qui aide les enfants à se l’approprier.
Toutes les séances sont ainsi organisées autour de cette marmite. L’objet trône au centre du groupe et chaque enfant est libre d’y glisser un mot, un dessin, une question difficile à poser. On verra si en mitonnant tout au long des ateliers dans la marmite, les interrogations des enfants trouvent réponse.

Comment se déroulent les ateliers ?

A chaque fois, des réalisations sont proposées aux enfants (dessins, masques…) selon une consigne claire ou plutôt floue. Une fois la création terminée, chaque enfant vient la présenter au groupe sans la commenter. C’est aux autres de dire ce que ça leur inspire. Une fois que tous se sont exprimés, l’auteur complète, rectifie ou corrige, dit ce que lui ont fait les commentaires. Les animateurs participent et peuvent poser des questions sur le sens de la réalisation.

La première séance est dédiée à la rencontre entre les enfants. On évoque la séparation mais ce n’est pas l’objet de cette première rencontre. Il s’agit de fonder le groupe, de se rencontrer, d’instaurer un cadre sécure, et d’instaurer des règles de confidentialité et de respect entre les enfants.
C’est lors de la deuxième séance que la séparation est évoquée. Les enfants sont invités à revenir sur le moment de la séparation, ce que ça leur fait, ce qu’ils en comprennent, ce que ça a changé pour eux… Les situations individuelles ne sont pas creusées, il s’agit vraiment de faire vivre le groupe. Chacun peut donner son avis, dans le respect des règles.

La troisième session est consacrée aux émotions et aux ressentis. Qu’est-ce qui a changé ? Qu’est-ce que j’ai perdu, et gagné ? Les animateurs incitent les enfants à considérer la séparation de leurs parents dans un contexte élargi, de comparer leurs perceptions avec celles du groupe
Enfin, la quatrième session est consacrée au repérage des ressources  : ce qui m’aide, ceux qui m’aident. C’est aussi la séance où l’on va ouvrir la marmite et lire les petits mots qui ont été glissés dedans tout au long des séances, pour s’assurer que toutes les questions qui se posaient ont bien trouvé réponse. Parfois, on y trouve des petites révélations : un enfant ose dire qu’il se sent mieux depuis que ses parents sont séparés. Vient ensuite le moment de préparer le bilan qui sera présenté aux parents.

Que se passe-t-il à ce moment ?

Les parents sont autorisés à entrer dans la pièce où se déroule la Marmite. Les animateurs font un bilan, les enfants affichent mots, textes, poèmes, dessins aux murs, ils lisent certains d’entre eux à haute voix. Ce sont des moments très émotionnels où il y a parfois des larmes. Les parents peuvent prendre la mesure des questionnements de leur enfant, mais aussi l’évolution des émotions qu’ils ont ressenties et ressentent encore. Pour les enfants, c’est l’occasion d’entendre que des adultes sont disponibles pour les rejoindre sur leur préoccupations, les légitiment et les partagent avec leurs parents. Enfin, il s’agit pour parents et enfants d’être en confiance pour se parler sans que le lien en soit menacé.

Quels bénéfices les enfants et leurs parents peuvent-ils retirer de leur participation à un tel groupe de soutien ?

Cela permet d’offrir un espace de parole, d’échange et de partage aux enfants, avec d’autres enfants qui ont eux aussi vécu une situation similaire. Même si un enfant a plein de copains, il ne partage pas forcément avec eux sur le sujet. Le groupe les sort de leur sentiment d’isolement : d’autres enfants sont dans cette situation.
A travers les témoignages et les échanges avec leurs pairs (les autres enfants), les participants peuvent mieux comprendre la séparation, et si c’est nécessaire entendre, comprendre et intégrer qu’ils n’en sont pas la cause. Ils identifient les émotions qu’ils traversent, peuvent ainsi les comprendre, les nommer, les exprimer et se sentir légitimes à le faire et rejoints dans leurs préoccupations. A l’issue des rencontres, les enfants identifient mieux leur place et celle de leurs parents. Ceux-ci sont sensibilisés aux préoccupations et besoins de leurs enfants. Ainsi, ils retrouvent leur place de parents, et sont crédités.

Pourquoi est-ce intéressant de travailler à deux animateurs ?

A la Marmite des mots, la co-animation est un outil à part entière qui exige une grande connaissance de l’autre et de soi-même. Elle permet de préparer et de débriefer les rencontres ensemble, et avec les enfants d’être dans des postures différentes. Par exemple il peut arriver que l’un des adultes rappelle le cadre, les règles du groupe, tandis que l’autre reste plus concentré sur les échanges. Co-animer permet d’enrichir l’expérience avec deux sensibilités différentes, deux façons de faire. C’est incarner un autre mode relationnel entre adultes. Nous sommes des animateurs de sexes différents et cela peut apporter également une valeur symbolique : nous le mesurons dans les réactions des enfants, mais aussi de leurs parents.


Pour commander ce numéro :

Réalités Familiales n° 122-123 : « Familles à l’épreuve de la séparation »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’UNAF, Service communication : 28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr

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