UNAF - Fracture numérique 2003 : un sénateur alerte

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Fracture numérique 2003 : un sénateur alerte

30/04/2003

Sénateur du Rhône, rapporteur Spécial
auprès de la Commission des Finances des Budgets de la
Recherche, des Nouvelles Technologies et de l’Information
et de la Communication, auteur en 1998, du rapport « Des
pyramides de pouvoirs aux réseaux de savoirs » ,
René Tregouet, tire de nouveau la sonnette d’alarme
 : « la fracture numérique ne se résorbe
pas en France
… ». Les causes réelles de
ce retard sont à la fois sociales, culturelles et éducatives
et tiennent largement à une approche trop technocratique,
trop technologique et trop abstraite des nouvelles technologies
de l’information dans notre pays. Un constat qui conforte l’analyse
de l’UNAF sur la nécessité de promouvoir les
usages familiaux et sociaux de l’Internet auprès
de toutes les familles. Une analyse politique constante, de la
part d’un sénateur pionnier de l’Internet en
France, que l’on peut suivre sur un site www.tregouet.org
et grâce à une lettre électronique consacrée
aux enjeux économiques et politiques des TIC en France
www.tregouet.org/lettre/adhesion.html.
Des données pour agir…

"Une série d’études viennent de révéler
que la France était toujours confrontée à
une fracture numérique importante
. Selon une étude
réalisée par l’agence média OMD et l’institut
Ipsos, les exclus du Net représenteraient encore 36 % de
la population française de plus de 15 ans (16 millions
de personnes). Il s’agit d’une France plutôt âgée
(sur-représentation des plus de 50 ans), rurale et ouvrière.
OMD et Ipsos ont focalisé leur recherche sur la consommation
des médias sur cette tranche de la population.

Cette catégorie reste nettement à l’écart
du phénomène Internet. 18, 6 % seulement de ces
Français ont eu un accès Internet au cours des douze
derniers mois, contre 41, 1 % en moyenne sur la population. Près
d’un tiers de la population française consomme ainsi deux
fois moins d’Internet que la moyenne nationale. La fameuse fracture
numérique n’est donc pas résorbée. Ces écarts
soulignent l’importance et la nécessité du plan
"Reso 2007", présenté récemment
par le gouvernement, et qui vise l’objectif des 10 millions de
foyers (40 % des ménages) raccordés à l’Internet
haut dédit en 2007. Un plan qui devra proposer des accès
dans les lieux publics mais aussi favoriser des tarifs Internet
plus abordables, aussi bien sur la connexion que sur le matériel
informatique nécessaire.

La télévision reste le média le plus consommé
par cette catégorie de la population qui reste exclue du
Net, et dans des proportions nettement supérieures à
la moyenne. Au lieu de 210 minutes par jour, cette catégorie
défavorisée regarde le petit écran en moyenne
277 minutes sur une journée. Cette sur-consommation provoque
une utilisation également différente de la moyenne
française. La télévision est sur-valorisée
pour son rôle informatif (22 %, contre 15 % en moyenne).
"Les émissions politiques sont davantage regardée
par cette tranche de population", souligne l’étude.
Ces 36% d’exclus

du Net sont à comparer au 40 % de la population, soit
20 millions d’internautes que compte la France, au 42 % des foyers
français équipés d’un ordinateur, le taux
le plus bas d’Europe, selon le dernier baromètre Médiamétrie
d’avril. Une autre étude GfK/SVM sur l’équipement
informatique confirme cette fracture numérique et révèle
"qu’un Français sur deux n’a jamais vu Internet".

Autre constatation inquiétante de cette étude,
ceux qui disposent d’un ordinateur ne sont pas forcément
motivés par l’accès au Réseau puisque, sur
les 10 millions de foyers équipés d’un ordinateur
en avril 2003, un peu moins de 7 millions (27 % des foyers) sont
connectés au Net. Enfin rappelons que 6, 5 % seulement
des foyers français (1, 5 millions) ont aujourd’hui accès
à l’Internet haut débit, un pourcentage trois fois
inférieur à celui des foyers américains,
deux fois inférieur à celui des foyers danois et
scandinaves et tout juste égal à celui de l’Espagne
 !

On voit donc qu’il existe une double fracture numérique
très préoccupante. Il y a, d’une part, une fracture
interne persistante entre les 40 % de Français qui ont
complètement intégré l’Internet dans leur
vie personnelle et professionnelle et plus du tiers des Français
qui reste largement exclus de ce nouvel outil d’information et
de communication.

Mais ces études mettent en évidence que cette
fracture se caractérise par un retard numérique
important entre la France et ses principaux voisins européens
,
tant en terme d’équipements informatiques dans les
foyers qu’en terme de connexions haut débit et de foyers
utilisant l’Internet. Quelles sont les vraies raisons de cet écart
numérique persistant et alarmant entre la France et ses
voisins, qui ne peut s’expliquer par une différence de
niveau économique ou technologique ?

Les causes réelles de ce retard sont à la fois
sociales, culturelles et éducatives et tiennent largement
à une approche trop technocratique, trop technologique
et trop abstraite des nouvelles technologies de l’information
dans notre pays. Si beaucoup de nos concitoyens doutent encore
de l’intérêt d’utiliser un ordinateur chez eux ou
de le brancher sur le Net (un tiers des ordinateurs domestiques
ne sont pas connectés au Web !) c’est parce qu’ils ne perçoivent
encore pas les avantages immédiats, concrets et pratiques
qu’ils peuvent retirer d’une utilisation banalisée de l’informatique
en terme d’usage.

En outre, l’utilisation généralisée de
l’informatique, longtemps freinée il est vrai par une complexité
dissuasive d’emploi des machines, reste encore trop souvent associée,
dans l’esprit de beaucoup de nos concitoyens, à l’image
de l’ingénieur ou du scientifique qui possède un
haut niveau de compétence technique. Il est donc nécessaire
de s’attaquer avec vigueur aux deux freins psycho-culturels qui
ralentissent considérablement la généralisation
de l’informatique et de l’internet ; le premier peut se résumer
par le "je ne saurai jamais m’en servir" et le second
s’exprime par le "je n’en vois pas l’utilité".

S’agissant du premier obstacle, les constructeurs, l’éducation
et les pouvoirs publics doivent faire comprendre à nos
concitoyens qu’ils n’ont pas besoin de posséder une grande
connaissance technique pour utiliser chez eux, dans leurs besoins
quotidiens, un ordinateur. Il suffit de savoir utiliser quelques
fonctions simples sur un ordinateur, mais très utiles dans
notre vie quotidienne, pour que celui-ci devienne un objet à
la fois banal et irremplaçable, totalement intégré
et désacralisé, au même titre que la télévision
ou la radio.

Sur les machines actuelles ces quelques fonctions peuvent être
largement utilisées de manière automatique ce qui
permet à l’utilisateur d’être rapidement "opérationnel"
et de percevoir tout de suite l’intérêt que représente
l’utilisation de l’informatique et de l’Internet dans sa vie de
tous les jours. Bien entendu, rien n’empêchera cet
utilisateur, en fonction des ses besoins personnels, d’utiliser
une part de plus en plus importante des fonctions et potentialités
de sa machine.

L’autre obstacle, corrélé au premier, concerne
la perception de l’intérêt réel que présente,
non la machine elle-même, mais ce qu’elle permet d’obtenir
ou de faire de manière simple et rapide. A cet égard,
le réel succès de la déclaration d’impôt
sur le Net, constaté début 2003, est révélateur
et montre bien que ce sont les applications concrètes et
utiles qui suscitent l’utilisation de l’ordinateur et du Net dans
les foyers alors que la présence ou la disponibilité
d’un ordinateur et d’une connexion au Web ne vont pas forcement
entraîner leur utilisation par certaines catégories
de la population.

Même s’il est évidemment indispensable que l’Etat
et les collectivités locales poursuivent leurs efforts
concertés pour permettre à tous un accès
"physique", à un coût socialement acceptable,
aux NTI, l’ordinateur, comme l’Internet, ne doivent plus seulement
être considérés et présentés
sous leur aspect matériel et technique mais par rapport
aux nombreux services très utiles qu’ils peuvent rendre
dans les domaines administratifs, sociaux, médicaux, culturels
et éducatifs, notamment auprès des catégories
les plus fragiles de notre population, personnes âgées,
malades ou handicapées, demandeurs d’emploi, ou jeunes
en situation d’échec scolaire.

Dans cette perspective, il est essentiel, comme le souhaite
le gouvernement de Mr Raffarin, que l’ensemble de nos administrations
accomplisse rapidement leur mutation vers les services en ligne.
Cela suppose non seulement que tous les formulaires, démarches
et procédures soient disponibles en ligne mais aussi que
chaque citoyen puisse joindre chaque agent de l’administration
et obtenir de lui une réponse rapide par courrier électronique.
Cela est déjà le cas pour certains services publics
pour la plus grande satisfaction des usagers mais aussi des fonctionnaires
dont le travail gagne en richesse, en initiative et en autonomie.

C’est par ce renversement de perspective, qui mettra en avant
les services, et les gains en terme de qualité de vie,
et reléguera la dimension technologique à l’arrière-plan,
que nous pourrons convaincre l’ensemble de la population d’utiliser
de manière quotidienne et banalisée ces outils qui
rempliront alors pleinement leur triple fonction : ouvrir une
nouvelle dimension à l’épanouissement personnel,
faire franchir à la sphère administrative et sociale
un véritable bon de productivité qui accélérera
la modernisation de l’Etat et des services publics tant attendu
par nos concitoyens et, enfin, amener la compétitivité
globale de notre pays au meilleur niveau dans la nouvelle compétition
immatérielle et cognitive planétaire.

Il est quand même dommage que le Pays qui a inventé
le Minitel avec ses 16 millions d’utilisateurs prenne un tel retard
dans l’acquisition des usages d’Internet, pourtant bien plus nombreux
et diversifiés et surtout moins chers que ceux de notre
vieux service national de télématique...

René TREGOUET - Sénateur du Rhône

 

 

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