UNAF - Pour une politique du temps des pères

Réalités Familiales n°124/125

Pour une politique du temps des pères


10/03/2019

Illustration article Pour une organisation comme l’UNAF, quel est l’enjeu du temps des pères ? Nous avons vu plus tôt une variété de points de vue, d’ordre éducatif, psychologique... Voici le point de vue économique.

Par Yvon Sérieyx, Chargé de mission conciliation vie familiale-vie professionnelle à l’UNAF

L’enjeu économique du temps des pères se résume ainsi : davantage de pères à la maison et moins souvent au travail permettraient à davantage de mères de faire l’inverse et favoriserait la biactivité dans les couples avec enfant. Or, la biactivité est un levier clef pour réduire la pauvreté des familles. Deux revenus offrent des ressources plus importantes et plus stables pour faire face aux aléas de la vie. En outre, la biactivité permet, en moyenne, sur le long terme, à davantage de familles d’avoir le nombre d’enfant qu’elles souhaitent.

La fécondité et la pauvreté des familles : voilà ce qui se joue derrière la question du temps des pères.

Pour être à la hauteur de ces enjeux, les deux grandes exigences sont de mieux connaître le temps des pères, et lui donner une politique qui réponde à des objectifs concertés.

Davantage étudier le temps des pères et combler un déficit de recherche

Précisons d’abord que le temps, en général, est peu étudié. On ne mesure les emplois du temps que tous les 11 ou 12 ans. L’appareil statistique s’occupe beaucoup moins du temps que de l’argent. Mais le temps des pères en tant que tels, est encore moins étudié. En un sens, les chercheurs invités à cette table-ronde représentent pratiquement l’ensemble des équipes de recherches qui s’y intéressent : nous les remercions. Il y aurait, pour l’UNAF, trois angles de recherche à développer :
Etudier le temps des pères dans son ensemble, et pas uniquement le temps parental ou le temps domestique, mais aussi le temps professionnel et physiologique. En effet, nous pensons que les pères sont impactés globalement par les naissances, c’est donc toute l’allocation du temps qu’il faut étudier. Il faudrait aussi connaître le sens que les pères donnent à ce temps, notamment professionnel : quand un père est chez son employeur, il reste père.

Approfondir l’étude des sous-populations : les pères ne sont pas un bloc monolithique. Dans 25 % des couples avec enfant(s), le temps parental du père dépasse celui de la mère : ces couples doivent devenir sujet d’étude à part entière. Idem pour le temps domestique : dans 25 % des couples avec ou sans enfant, l’homme accomplit davantage de travail domestique que la femme. Ce n’est pas une marge, mais une sous-population considérable. Les quelques dizaines de milliers de pères en congé parental ont été attentivement étudiés : nous devons aussi étudier, a fortiori, ces 1,75 millions de pères, nous interroger sur leurs emplois du temps, leurs manières de s’organiser, etc.

Replacer le temps des pères dans l’ensemble du jeu de contraintes qui pèse sur le couple.
Il faut étudier l’impact global sur le couple de cette charge temporelle et financière énorme et objective que sont les enfants. D’un point de vue économique, l’enfant coute très cher. Un enfant nécessité de l’argent, et surtout énormément de temps : disons 6 000 € par an 110 journées de travail ouvrés. Nous voudrions connaître la façon dont le couple dans son ensemble modifie son emploi du temps agrégé, comment les 48 heures dont il dispose chaque jour sont affectées, et si cela affecte ses finances. De manière qualitative, existe-t-il une négociation entre les parents, autour du partage de ce fardeau temporel et financier ? Pour le savoir, il faudrait pouvoir apparier l’enquête « emploi du temps » avec les données de revenus fiscaux et sociaux, par exemple.

Pour résumer, nous souhaiterions disposer de davantage de données et que davantage de chercheurs, économistes, sociologues, explorent ces données sur le temps des pères selon des angles nouveaux.

Vers une politique du temps des pères

Globalement, il n’existe aucune politique du temps des pères. Il y a des injonctions, des déplorations, mais pas de politique.

Un contre-exemple parfait de politique du temps des pères est la réforme des congés parentaux de 2014. En France, il y a 10 ans, environ 30 % des naissances donnaient lieu, à un moment ou un autre, à la prise d’une indemnité pour congé parental. 96 % des personnes qui y avaient recours étaient des femmes, mais cela ne concernait jamais que 30 % des naissances.

La réforme de la PrePare, indemnité qui était notamment utilisée dans le cadre de congés parentaux, a organisé le partage obligatoire d’un tiers de la durée d’indemnité, pour inciter les pères à y avoir recours. L’échec a été total : environ
3 000 familles, soit moins de 1 % des couples allocataires partagent aujourd’hui la prestation, soit entre 0,1 % à 0,4 % des naissances. Et pire, le petit nombre de pères qui y avaient recours a encore baissé.
Mais même en cas de succès total, les deux tiers des pères n’avaient aucune chance d’être séduits par cette réforme, puisque moins d’une naissance sur trois donnait lieu à un congé parental en France. On a voulu s’inspirer de la Suède, qui a créé une période de congé non transférable entre les deux membres du couple, en obligeant au partage d’une indemnité qui ne concernait qu’une minorité de familles, en oubliant qu’en Suède, c’est 100 % des naissances qui donnent lieu à plus d’un an de congé parental.
Et vu le niveau d’indemnisation en France, moins de 400 € par mois, cette réforme s’est adressé en priorité au mauvais public : des couples qui n’avaient que peu de latitude financière, et sans leur proposer aucune alternative.
Le temps des pères, un sujet sérieux, a servi de prétexte à ce qui était en fait une opération d’économie budgétaire.

Pour résumer, cette réforme cumulait : mauvais objectif, mauvais indicateur, sur le mauvais public, et sans aucune sincérité.

Or, pour construire une politique du temps des pères, Il nous faut un bon objectif, un bon indicateur, bien définir nos publics, et être sincère

Posons que l’objectif est de permettre aux pères de pouvoir passer davantage de temps avec leurs enfants, et plus généralement, de pouvoir s’investir davantage dans le temps domestique et parental. L’implication immédiate à l’échelon macroéconomique, c’est que le seul temps sur lequel les pères peuvent rogner est le temps de travail rémunéré. Il n’y a pas de réserve secrète de temps chez les pères qui leur permette à la fois de maintenir leur temps de travail rémunéré et d’augmenter leur travail non rémunéré.

Le temps de travail total (domestique et rémunéré) des pères et des mères est globalement identique. Olivia Ekert Jaffé résumait la situation d’il y a 20 ans, déjà, en ces termes : « A partir de deux enfants, en même temps que les rôles masculins et féminins se différencient, les budgets temps deviennent très contraints, à part égale, pour les deux parents (il reste environ 12 h par jour de temps libre pour le père comme pour la mère de deux enfants de plus de 3 ans, et moins de 11 h si l’un d’eux a moins de 3 ans (….) Le cliché du mari qui regarde la télévision pendant que sa femme chargée d’enfants prépare le repas n’a plus cours en 1998, pour les couples avec deux temps plein. »
Et parallèlement, le temps familial est globalement réduit en France. Au sein des pays développés, le temps parental total (hommes plus femmes) est en France l’un des plus bas. Seules la Belgique, l’Afrique du Sud et la Corée ont un total moindre. Il est irréaliste de vouloir encore réduire ce temps, au vu des énormes injonctions qui pèsent sur les parents, il parait difficile de réduire encore le temps que les parents passent avec leurs enfants.

Or, depuis des années, les gouvernements successifs affichent l’objectif d’augmenter le taux d’emploi de tout le monde, pères comme mères.

Si l’objectif que les hommes passent davantage de temps à s’occuper du foyer et des enfants doit coïncider avec le fait qu’il faille à la fois de préserver le temps que les enfants passent avec les parents ; et à la fois que le taux d’emploi et d’activité des pères s’agrandisse… Il n’y a pas le choix : il faut dégager du temps en réduisant le temps de travail rémunéré des pères.

Quelles implications pour la décision politique ?

Ces constats impliquent d’abord de parler d’argent : le père « type », en France, n’est pas un père en couple de cadres « CSP*++ » payé au forfait et vivant dans un grand centre urbain. Non, quand on pense au père ou à la mère « type » et au partage des tâches entre les deux, on ferait mieux de toujours avoir en tête un couple formé d’un ouvrier du bâtiment et d’une aide-soignante, avec deux enfants et peut être l’envie d’en avoir un troisième.

Pour le père, qui gagne environ 10 € net de l’heure, travailler une heure de moins par jour pour son employeur pour pouvoir passer une heure de plus avec les enfants réduit ses revenus de 220 € par mois. C’est énorme. Beaucoup de foyers n’ont ni la marge de manœuvre financière ni les conditions de travail permettant une telle souplesse.

Si les pères passaient moins de temps au travail rémunéré, cela veut dire que mécaniquement, à aide constante, les mères auraient à compenser cette perte de revenu en allongeant leur durée de travail rémunéré.

Pour modifier le temps des pères tout au long de la vie de la famille, il faudra donc :
• Parler d’argent : pour beaucoup de familles, le temps parental c’est de l’argent, et l’argent c’est du temps. Les allocations familiales sont déjà un dispositif de conciliation vie familiale vie professionnelle, car 130 E d’allocations par mois représentent pour un père la possibilité de travailler une heure de moins par jour la moitié du mois.
• Prendre acte du fait qu’il n’y a que 24 heures dans un jour, et que pour la plupart des familles, travailler moins c’est gagner moins.
• Changer les pratiques managériales de l’ensemble des métiers, pour permettre d’importantes réductions globales du temps de travail d’un nombre important de pères.
• Bâtir sur l’existant : s’adresser en priorité aux aspirations et mécontentements existants et exprimés par les pères : ils ne sont pas ceux des années 50. Une majorité d’entre eux aimerait, par exemple, pouvoir prendre un congé parental. Il faut les écouter et les prendre au mot.

Si l’on admet ces prémisses, commencent à se dessiner de meilleures politiques. Globalement, la proposition de directive de la Commission européenne, présentée l’année dernière, est assez exemplaire car elle tient compte de l’argent des familles et du temps des pères, en demandant notamment une indemnisation élevée du congé parental. La Commission européenne recommande qu’elle soit à la hauteur des indemnités journalières de maladie.

Il faut toutefois lever deux grands obstacles :
• Le temps domestique et parental, à l’échelon des politiques publiques, n’est pas valorisé : il n’apparait pas dans le PIB. L’importance de ce temps est malheureusement niée. Tous les gouvernements sont d’accord pour développer l’activité professionnelle des mères, mais réduire celle des pères pour qu’ils puissent augmenter leur temps parental et domestique est un quasi scandale aux yeux d’autres forces de la société civile. Il n’y a pas encore eu de débat en France sur le temps de travail rémunéré des pères, à la différence d’autres pays, en
Grande-Bretagne, aux Pays-Bas...

• Comment faire évoluer les modes d’organisation productive pour qu’ils permettent à une proportion croissante d’actifs de réduire leur temps de travail marchand pour une période de leur cycle de vie ?

Quelques premières pistes pour le temps des pères

Un congé parental mieux rémunéré, pour prendre acte du fait qu’il s’agit d’une question d’argent, et d’argent du couple, pas d’argent du père. La période de la petite enfance est capitale.

Une négociation obligatoire sur la conciliation vie familiale-vie professionnelle.

Communiquer, informer officiellement les pères de leurs droits, car il est probable qu’ils les connaissent mal. l

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Réalités Familiales n° 124-125 : « Etre père aujourd’hui ! »
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