UNAF - Pères veufs, une minorité silencieuse, fragilisée et ignorée

Réalités Familiales n°124/125

Pères veufs, une minorité silencieuse, fragilisée et ignorée


12/03/2019

Illustration article La politique familiale française classe pudiquement le veuvage dans la situation des séparations familiales. Paradoxe étrange : la séparation laisse entendre une décision bilatérale voire unilatérale des parents de se séparer. Dans la force de l’âge, le défunt et le parent restant n’ont pas vraiment choisi de se « séparer » par la mort et encore moins dans la souffrance de la maladie !

Par François Verdier, Administrateur de la FAVEC
D’après son intervention au du colloque « La place des pères »

Est-ce la raison du tabou du veuvage et de la situation de l’orphelin ? Pourtant, les orphelins et leurs parents existent et éprouvent des difficultés particulières.
Les veufs et veuves1 représentent 7 % des familles dites « monoparentales ». 200 000 veuves et 50 000 veufs ont moins de 55 ans, soit une proportion de femmes quatre fois supérieure.
21 000 veuves et 7 000 veufs ont moins de 30 ans, soit une proportion de femmes trois fois supérieure. Quant aux enfants, on relève 1 orphelin par classe au collège, 2 en classe de Terminale. (Source Insee).

Les premières difficultés sont financières

Les difficultés matérielles et psychologiques rencontrées par les papas veufs sont similaires à celles vécues par les veuves. Après le décès, c’est la guerre. Le père entre en résistance, il est en mode « survie ». Les premières difficultés sont financières. Les difficultés à boucler les fins de mois sont exacerbées en raison de revenus divisés par deux, voire réduits à peau de chagrin. Si le père veuf travaille en équipe, notamment de nuit, ou bien dans un poste à responsabilité, il sera amené à changer de travail et d’horaires, induisant une perte de salaire et des responsabilités moindres afin de s’occuper des enfants.

Les aides pour pallier la disparition des revenus n’existent pas avant 55 ans si la mère travaillait dans le secteur privé, tandis qu’une faible réversion sans condition d’âge ni de ressources est prévue dans le secteur public. Le parent restant perçoit l’allocation de soutien familial de 115 euros par mois et par enfant, anciennement appelée « allocation Orphelin » : une des premières revendications de la FAVEC mise en place par Simone Veil en 1971, étendue aujourd’hui aux enfants de parents séparés quand la pension alimentaire n’est pas payée.

Malgré le choc, le parent survivant doit prendre rapidement des décisions concernant le logement, les loisirs des enfants, les activités sportives. Les enfants subissent une double peine : après avoir perdu leur mère, ils perdent leur environnement.

L’Etat Français est insensible à la paupérisation des parents d’orphelins, des veufs et veuves. Ces derniers ressentent un grand sentiment d’abandon. La précarité de leur situation financière ralentit, voire empêche le travail de deuil qui consiste à continuer à vivre en cheminant « progressivement » du manque obsessionnel de l’être aimé vers l’apaisement de sa mémoire et ainsi intégrer sa mort.

Le parent restant est démuni face à la peine de ses enfants qui s’ajoute à la sienne

En effet, la cellule familiale se retrouve confrontée à des difficultés psychologiques considérables suite au décès. Il y a autant de deuils que d’individus. Suite à une longue maladie, le parent restant démarre son deuil, épuisé. Le deuil dépend des circonstances du décès, notamment de sa brutalité (suicide, accident, AVC, etc.), ou encore de la qualité de la relation entre les parents. Si elle était compliquée, les remords, la colère ou la culpabilité sont alors nocifs pour le travail de deuil, qui dépend aussi de l’expérience personnelle durant l’enfance et des épreuves éventuelles dans le parcours de vie. Le deuil fera écho à des éléments consolidés auparavant, qui reviendront en boomerang et aggraver ce sentiment de dépression.
La difficulté particulière des papas veufs est celui du veuvage précoce car la mort d’un parent jeune se produit à contre sens de l’ordre des générations. La mort de la maman si jeune n’a aucun sens pour le père ni pour les enfants devenus orphelins, qui voient leur mère décéder avant les grands-parents toujours vivants qui souffrent tout autant du décès de leur enfant adulte. Cet illogisme s’avère très difficile à expliquer aux enfants pour le parent restant, complètement démuni face à la peine de ses enfants, qui se rajoute à sa propre peine.

Le veuf est seul avec les enfants 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Il n’a pas le droit d’être malade, les enfants non plus ! Il est surinvesti de son rôle de père, ce qui fait partie du déni, la première étape du deuil. Il s’agit d’une réaction de survie. Lors du décès, il est inimaginable de continuer à vivre sans la femme aimée. Le père risque de continuer à faire vivre sa femme à travers ses enfants : ceux-ci constituent un « handicap » car ils concourent à faire rappeler constamment la maman, la femme aimée. Ce rappel peut aller à l’encontre du travail de deuil consistant à se séparer de l’être aimé. Le père cherchera aussi à continuer à éduquer les enfants selon les valeurs et le point de vue de leur mère, à l’impliquer dans l’éducation des enfants. Quelles seraient ses décisions aux moments clé de leur enfance ? La maman a aussi son mot à dire car ce sont ses propres enfants.

Ironie de la situation, le veuvage précoce permet de s’accorder plus facilement avec le parent décédé sur l’éducation des enfants que lorsque la maman était en vie ! Les disputes traditionnelles sur les enfants sont remplacées par la détresse et la colère de continuer à éduquer seul les enfants.
Mais les enfants constituent également une aide car ils « piquent » leur père, le provoquent, s’il a des idées noires. Il continuera à vivre pour ses enfants. La première angoisse des enfants orphelins est que le parent restant ne tienne pas le coup, voire qu’il disparaisse à son tour. Les enfants vivront « mieux » si le mental du parent s’améliore ou tout du moins ne se dégrade pas.

S’ouvrir, communiquer, ne pas rester seul 

Pour cela, les pères veufs ont besoin qu’on les aide à s’ouvrir, à communiquer, à ne pas rester seuls, notamment à travers des groupes de parole. Contrairement à la femme, le père veuf éprouvera peut-être plus de difficultés quant à son veuvage car l’homme exprime moins ses émotions.

Une des solutions est de rencontrer d’autres parents d’orphelins, plus enclins à se comprendre mutuellement, à entendre la souffrance morale et les difficultés matérielles. Quel soulagement et quelle énergie de se rendre compte qu’il n’est pas seul dans sa nouvelle solitude.
La résonnance de la parole échangée permettra d’extérioriser l’intimité de la souffrance,
d’analyser et d’intégrer les différentes émotions et étapes du deuil. La consultation d’un psychologue formé au deuil permet aussi de surmonter les caps difficiles.

De même, les enfants souhaiteront aussi rencontrer d’autres enfants orphelins pour les mêmes raisons. Par pudeur ou pour protéger son dernier parent et ne pas alourdir sa peine, certains confieront difficilement leur souffrance. Des ateliers pour enfants de moins de 12 ans existent pour libérer la parole. Les orphelins sont noyés parmi les enfants de parents toujours en couple ou séparés. Ils souhaitent une meilleure reconnaissance et le respect du statut d’orphelin, notamment à l’école, tout en restant dans l’invisibilité pour éviter toute stigmatisation. Pour pallier à l’absence de la maman, une référente féminine choisie dans le cercle des amis ou de la famille permettra de les accompagner dans l’adolescence.

Comment venir en aide à un père veuf dans son entourage malgré le tabou de la mort ? Rester humble en ne donnant surtout aucun conseil ! Mais offrir de la disponibilité, souvent dans l’action, pour recueillir sa détresse par de l’écoute interactive. Accueillir les silences qui parlent eux-mêmes, sont autant de marques d’empathie.

Néanmoins, quitte à se répéter, le premier besoin du père veuf est celui vital de « faire bouillir la marmite ». Hélas, certains parents d’orphelins stagnent dans leur deuil à consacrer toute leur énergie à la survie matérielle. l

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Réalités Familiales n° 124-125 : « Etre père aujourd’hui ! »
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