UNAF - Familles à l’épreuve du vieillissement et de la perte d’autonomie

Réalités Familiales n°128/129

Familles à l’épreuve du vieillissement et de la perte d’autonomie


06/01/2020

Illustration article Quand elle est fragilisée sur un plan physique, cognitif ou psychologique, la personne âgée est une personne vulnérable. Pour faire face à ces fragilités, elle a besoin de mobiliser des ressources personnelles et relationnelles spécifiques. La famille, quand elle existe, constitue souvent le premier cercle de relations sollicitées pour accompagner, soutenir, protéger le parent âgé.

Par Françoise Duchâteau, médiatrice familiale

De fait, dans cette situation, un mouvement centripète s’observe : une constellation familiale aux formes parfois nouvelles, se mobilise psychiquement et physiquement autour du parent. On s’active, se déplace, se replace, comme à toute étape de crise qu’est appelée à vivre la famille, celle de la naissance ou du départ des enfants, celle d’un décès ou d’un divorce, par exemple. Ce temps de crise fait souvent le lit des conflits familiaux.

Les spécificités des conflits quand un parent vieillit

La conflictualité peut s’analyser en deux dimensions : celle que l’on peut qualifier de désaccord et qui touche à l’objet du conflit, et celle qui concerne la relation. Ainsi, que l’on soit le parent âgé ou son enfant, on peut manifester son désaccord sur une entrée en Ehpad* parce qu’on estime qu’il y a d’autres alternatives d’hébergement et de soins plus appropriées. Mais ce désaccord peut également manifester une volonté d’être informé sur l’état de santé du parent ou de participer à la prise des décisions, un épuisement face à la charge du parent ou encore un souhait de trouver de nouvelle modalités de communication. Dans ces derniers cas, le conflit parle de la relation plus que de l’objet. C’est bien sûr cette deuxième dimension, la dimension relationnelle du conflit, qui nous intéresse ici, car en ce moment de passage particulièrement difficile, c’est de la qualité relationnelle que dépend le bien-être de toute la famille.

En effet, alors même que la personne âgée peut avoir contribué à sa manière à l’existence de cette conflictualité, elle n’en demeure pas moins particulièrement vulnérable à ses effets. Son bien-être dépend de la qualité des relations qu’elle entretient avec ses proches mais aussi de la qualité des relations que les proches entretiennent entre eux. Sa fragilité et sa dépendance vis-à-vis des autres autres risquent de la conduire à adopter, soit un comportement d’opposition parfois agressive, soit, plus souvent, une attitude silencieuse et des paroles qui vont chercher à plaire à la personne avec qui elle est en lien et dont elle dépend. La peur de perdre l’aide de ses proches ainsi que le stress que lui font vivre les conflits la guident dans ce sens. Comment peut-elle, dans ces conditions, s’exprimer et prendre part aux choix de vie qui la concernent ?

Les proches également, au moment de prendre des décisions importantes en rapport avec l’accompagnement du parent (son hébergement, son suivi médical, la gestion de ses comptes, le sort de la maison familiale, le partage des frais …), doivent pouvoir parler ensemble et de façon apaisée des différents enjeux de la situation d’accompagnement : enjeux affectifs, organisationnels et financiers que nous évoquerons plus loin.

La période d’accompagnement du parent peut s’étaler sur de nombreuses années. C’est en ce sens une véritable étape nouvelle dans le cycle familial.

La personne âgée traverse une crise personnelle du vieillissement particulièrement éprouvante, ponctuée de pertes, de renoncements et de deuils. Ils impacteront également son couple. Ses choix vont être très versatiles et les demandes adressées à ses proches évoluer au gré de son cheminement personnel ainsi que de ses besoins : demande de visite, accompagnement médical, démarches bancaires et enfin, appels incessants au secours. Dans la famille aussi la vie continue : les enfants ont 50, 60, 70 ans. Ils sont époux, parents, grands-parents. Ils prennent leur retraite, se séparent, … ont à gérer concomitamment ces différentes crises. Leur disponibilité, leurs contraintes et les arbitrages qu’ils feront, impacteront les réponses qu’ils pourront donner aux sollicitations de leur parent et de leur fratrie. Les enjeux d’une bonne communication, du respect et de la confiance au sein de la famille sont ici perceptibles.

Les relations familiales à l’épreuve de la fin de vie

Quelles sont les difficultés qui peuvent expliquer la conflictualité des relations familiales à cette étape ?

La mort, même sans être nommée ou conscientisée, est à ce moment le filigrane de ce que chacun vit personnellement et dans sa relation aux autres. Nous nous trouvons dans un contexte que nous qualifions d’ « urgence psychologique ». Il est urgent de résoudre l’irrésolu : les questions d’une longue histoire familiale restées sans réponses : malentendus, blessures, secrets de famille ; une relation où l’on se sent en dette ou avoir une créance. L’urgence dit la difficile conciliation du temps long de l’histoire familiale et du temps court qui caractérise la fin de vie. L’histoire de la famille, dans ses épisodes difficiles, douloureux, de ruptures, peut avoir été mise de côté le temps de la construction de sa propre cellule familiale. Quand se profilent la mort et la séparation, cette histoire se rappelle à chacun et crée des tensions dans les relations. La maladie, la mort, la séparation expliquent le mouvement de resserrement des liens comme celui de la conflictualité dans la famille.

La conscience de la mort, celle de l’évolution et de la gravité de la maladie d’un parent, ne se font pas pour chacun au même moment. La douloureuse confrontation à la maladie et à la séparation, le refus, le déni parfois ou simplement l’éloignement physique et géographique du parent peuvent expliquer une « prise de conscience » plus tardive pour certains. Cette différence de perception de la situation est, elle aussi, génératrice de conflits dans les familles : le proche aidant a beau signaler à ses frères et sœurs que des mesures sont à prendre en raison de l’évolution de l’état de santé du parent, il n’est pas entendu. Fatigué de ne pas être cru et parfois épuisé par la charge de l’aide qu’il apporte à son parent, le proche aidant prend alors une décision seul : il organise une entrée en Ehpad ou fait une demande de protection juridique sans en informer ses frères et sœurs. Ce peut aussi être le parent qui fait une chute ou une décompensation qui le conduira à l’hôpital. Ces événements vont provoquer le réveil des « inconscients » ou des absents. Ce réveil parfois explosif sera accompagné de reproches ou de demandes de comptes à l’égard du proche aidant. Celui-ci, pourtant en attente de reconnaissance et de soutien, reçoit au contraire toute l’agressivité de ses proches.

Sont alors réunies les conditions du changement attendu. Le « réveil » qui signe la crise, va provoquer une demande de modification des places. Il va permettre l’organisation d’un nouvel équilibre, à condition que ces places puissent être parlées et renégociées en famille. Comme nous l’avons vu plus haut, ce changement de places peut être revendiqué de manière indirecte par une prise de position arrêtée sur un sujet sensible ou par une prise de décision seul : une entrée en Ehpad, une demande de tuteur extérieur … et donc la naissance d’un conflit. Il peut aussi se revendiquer de façon plus explicite : ainsi observe-t-on l’enfant qui habite loin du parent et ne s’en est jamais beaucoup soucié (disent ses frères et sœurs), réclamer de prendre désormais part aux décisions, de façon aussi virulente qu’inattendue pour le reste de la famille. L’incompréhension se mue vite en soupçon et en conflit, ici encore. Si la parole était possible, cet enfant pourrait dire qu’il se sent en dette vis-à-vis de son parent ou qu’il attend encore une part d’affection ou de reconnaissance de sa part, ou que précédemment la maladie de son parent le mettait trop en souffrance, ou qu’aujourd’hui il a plus de temps car son couple va mieux, ou … que sais-je ?
On voit ici que la conflictualité s’inscrit au carrefour de deux histoires familiales : l’histoire familiale longue et l’histoire plus courte et récente de cette étape particulière qui est celle de l’accompagnement du parent vieillissant. Les objets sur lesquels portent les conflits sont divers. Ils ne sont cependant jamais très éloignés de considérations financières. L’argent et le sort de la maison du parent, par exemple, disent une réalité : celle des contraintes financières (obligations alimentaires, succession …). Ils disent aussi la balance des dettes et des créances, les souvenirs et l’attachement affectif …

Autant d’enjeux dans un contexte où la maladie et la mort, la culpabilité et le désir de réparation, l’ambivalence des sentiments se conjuguent pour rendre la parole si difficile, peuvent bien excuser quelques conflits. Disons même qu’ils sont les bienvenus. Souhaitons qu’ils trouvent un cadre pour les accueillir et en faire l’occasion d’une parole échangée entre tous. Celui de la médiation familiale peut en être un. 


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Réalités Familiales n° 128-129 : « Familles face au grand âge »
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