UNAF - Apprentissage : une expérience de l’entreprise, entre promesses et réalités

Réalités Familiales n°130/131

Apprentissage : une expérience de l’entreprise, entre promesses et réalités


24/09/2020

Illustration article

Alors qu’une nouvelle loi sur l’apprentissage a vu le jour en 2018, l’étude qualitative réalisée par l’Unaf fait le point sur ce type de formation initiale des jeunes, en interrogeant en profondeur ce que vivent des apprentis, des parents, des CFA (Centres de formation des apprentis) ainsi que des entreprises. L’apprentissage est perçu très positivement par ces acteurs, comme un « écosystème » vertueux pour ceux qui le vivent, même si des améliorations restent à apporter.

Par Patricia Humann, Unaf, et Camille Arnodin, directrice d’étude qualitative

Méthodologie :
La méthode choisie est exclusivement qualitative. Cinq focus groupes de
3 heures, réunissant 6 à 10 participants ont été réalisés à Paris (un groupe d’apprentis post bac, un groupe de parents de jeunes apprentis, un groupe d’entreprises accueillant des apprentis) et à Dijon (un groupe d’apprentis infra-bac*, et un groupe de CFA).

Un écosystème articulé autour de trois acteurs

Les spécificités de l’apprentissage reposent sur un écosystème articulé autour de trois acteurs : le centre de formation (CFA, écoles…), le jeune et l’entreprise.

Le centre de formation et l’entreprise, via le tuteur nommé pour encadrer l’apprenti, sont censés accompagner le jeune dans son parcours de formation. Cet écosystème fonctionne plus ou moins bien selon l’articulation qui est faite entre les trois pôles. L’étude dévoile en effet aussi bien des cas de complémentarité équilibrée et vertueuse entre les trois, que des situations avec des rapports déséquilibrés, souvent au détriment de l’apprenti.
Ce champ est par ailleurs au croisement du monde de l’entreprise et des études, et le statut de l’apprenti est donc particulier : ni un vrai salarié, ni un étudiant classique… Il est censé pouvoir monter en compétence au fil du temps au sein de l’entreprise, au fur et à mesure de son apprentissage, et avoir ainsi le droit à l’erreur. Ce n’est pas toujours le cas.

Apprentis, parents, écoles et entreprises ont une image très positive de l’apprentissage

C’est une culture, souvent ancrée dans une histoire familiale, des représentations positives, et de nombreux atouts, qui sont cités par l’ensemble des personnes rencontrées, apprentis comme professionnels, d’un point de vue aussi bien professionnel, que financier ou personnel. Pour les apprentis, c’est d’abord un vrai tremplin pour entrer dans la vie active, mais aussi un moyen d’être plus indépendant financièrement, voire de financer des études supérieures. C’est enfin la possibilité de devenir plus autonome et responsable.
L’apprentissage fonctionne ainsi comme un parcours initiatique, générant souvent des métamorphoses positives chez les jeunes, qu’ils soient en infra-bac ou en post-bac. Il permet notamment à ceux qui étaient perdus, ou dans une logique d’échec, d’avoir une place, un rôle, une utilité, et d’être ainsi plus intégrés dans la société. Au vu des modifications individuelles qui s’opèrent chez les jeunes, mais aussi plus largement pour la collectivité (entreprises, professionnels en centres de formation…), l’apprentissage peut être envisagé comme un véritable outil de transformation sociale.

On remarque cependant un contraste entre l’image positive de l’apprentissage pour tous les acteurs rencontrés et l’image dévalorisée de ce type de formation à l’extérieur, dans la société, au niveau de certaines institutions.

Une image perçue comme trop souvent négative dans la société

Du point de vue des acteurs rencontrés, l’image de l’apprentissage dans la société reste trop souvent négative, particulièrement l’apprentissage infra-bac, choisi à l’issue de la classe de 3e. Il est, selon eux, encore trop souvent considéré en France comme « une voie de garage », qu’on oppose à la voie « normale », classique. La filière pâtit de la mauvaise image de la voie professionnelle, elle est vue comme un renoncement à la voie jugée « noble » (générale, voire technologique). Elle est associée à une forme d’interruption de l’école puisque le jeune va être en partie formé dans l’entreprise. Tous regrettent également la trop fréquente dévalorisation de l’apprentissage au sein du milieu scolaire, où tout est fait pour que les élèves avec de bons résultats évitent cette voie, associée par conséquent à une forme d’échec.

Beaucoup d’apprentis en souffrent, et utilisent dans l’étude une terminologie qui témoigne du sentiment de mépris social dont ils se sentent victimes : « déchet », « cas sociaux ». Ils sont donc très fortement animés par la volonté de s’affirmer, de revaloriser leur statut.

Cette situation déplorée par la majorité des acteurs de l’apprentissage rencontrés, constitue une des priorités selon eux à traiter pour l’avenir de l’apprentissage en France.

L’image de l’apprentissage post-bac est cependant beaucoup plus positive. On constate en effet que l’alternance dans le supérieur a une image nettement plus positive, selon les acteurs rencontrés, voire même pour certains est une tendance « en vogue ».

L’alternance bien vécue par les apprentis

Pour les infra-bac et post-bac, le vécu de la vie en apprentissage et de l’alternance école-entreprise est souvent positif.
La combinaison de ces deux temps que sont le travail en entreprise et le temps de l’école est apprécié. Ce sentiment est encore plus accentué quand la voie a été choisie et quand « les entreprises jouent le jeu », ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Le fait de travailler en entreprise est en effet souvent vécu comme valorisant (même si le travail lui-même ne l’est pas toujours) : l’impression d’avoir plus de responsabilités, d’être plus proche du monde des adultes, de se sentir utile, et du coup d’être reconnu. Est appréciée aussi la rémunération, et bien sûr le fait d’acquérir de l’expérience et de pouvoir, à terme, entrer plus facilement dans la vie active. Mais c’est également la variété des expériences, des profils rencontrés qui est source de satisfaction, et répond au besoin de changement, de découverte éprouvé par de nombreux jeunes.
Le temps passé en formation est lui aussi souvent apprécié, notamment au regard du contraste ressenti par rapport à l’école secondaire (collège, lycée). Selon les apprentis, les intervenants en CFA et en écoles ou en universités sont pour beaucoup des professionnels « passionnés », qui aiment leur métier, le partage d’expériences et de connaissances. Une relation professeur- élève que beaucoup apprécient, souvent plus apaisée selon les parents et les apprentis, car nettement plus axée sur la transmission et la valorisation que sur la sanction et la compétition.

Une découverte parfois abrupte du monde du travail

Si elle est globalement bien vécue, dans les faits, cette arrivée dans le monde du travail n’est pas un long fleuve tranquille pour les apprentis. Ils relèvent de nombreuses difficultés.

Une vie quotidienne particulièrement difficile, surtout pour les apprentis post-bac rencontrés à Paris. Ces jeunes apparaissent souvent courageux et très motivés pour s’en sortir. Certains sont contraints à beaucoup d’efforts pour pouvoir se loger, se déplacer, notamment lorsque leur école est loin de leur entreprise, avec des charges financières parfois être lourdes.
Le parcours du combattant de la recherche d’entreprises et de contrats d’apprentissage (surtout pour les post-bac et certaines filières). La recherche d’un contrat d’apprentissage et donc d’une entreprise est le problème central remonté par les apprentis post-bac en région parisienne, confirmé par les parents et centres de formation, qui parfois contraint les apprentis à changer de projet professionnel.

Une entrée dans la vie active parfois trop brutale : les responsabilités qui pèsent sur les apprentis en entreprise peuvent être perçues comme trop importantes pour eux, notamment pour des mineurs ou très jeunes adultes. La réglementation spécifique pour les mineurs, concerne principalement le cadre réglementaire (les horaires, la signature du contrat de travail…) mais pas la prise en charge et l’accompagnement d’un mineur au sein de l’entreprise. Pour les plus jeunes (infra-bac), cette entrée dans la vie d’adulte / de salarié est par conséquent parfois trop brutale, avec un manque de transition et de temps d’adaptation. Pour les profils plus âgés, en post-bac, on note à la fois l’envie d’être considéré comme les autres salariés mais aussi comme des étudiants, avec le droit à l’erreur, d’être formé…

La pression excessive mise sur les jeunes est une des raisons évoquées par les apprentis pour les ruptures de contrat, avec l’obligation de retrouver une entreprise pour pouvoir continuer son apprentissage. L’obligation récente pour le CFA de garder le jeune 6 mois après la rupture de contrat est appréciée.

Des expériences inégales de l’entreprise

L’écosystème évoqué plus haut n’est pas toujours équilibré concernant les relations instaurées entre l’entreprise et l’apprenti. Beaucoup d’apprentis, de parents ou de CFA estiment que c’est encore trop souvent inégal, et parlent de « loterie » au niveau des entreprises.

L’expérience en entreprise est parfois très positive et bien vécue. L’étude dévoile trois grands cas de figure où l’apprentissage se déroule souvent bien :
• Au sein du réseau familial, souvent dans une petite entreprise familiale. C’est un cas fréquent au sein de l’apprentissage infra-bac et des métiers manuels.
• Le second cas, qui concerne lui aussi plutôt l’apprentissage infra-bac, est celui de l’entreprise dont le métier est intimement lié à la culture « noble » de l’apprentissage (culture des compagnons du devoir) : cuisine, charpente…
• Enfin le dernier cas, qui concerne des alternants post-bac, est celui de la grande entreprise ou grand groupe (par exemple : banque, immobilier, groupement hospitalier…) où la législation est généralement bien connue, respectée.

Des cas d’abus sont cités, plus fréquents dans certains secteurs. Poussant à l’extrême la brutalité de la confrontation au monde du travail évoquée ci-dessus, certains apprentis ne sont pas considérés comme des jeunes en apprentissage mais comme des salariés, soit comme une main d’œuvre bon marché, utilisée à la place de postes salariés, soit lorsqu’on attend de l’apprenti les mêmes objectifs qu’un salarié (à qui on demande de faire du chiffre…), sans droit à l’erreur.

Le tuteur en entreprise : il peut être bien présent, attentionné et disponible. Son rôle est essentiel pour accueillir, suivre et accompagner l’apprenti tout au long de sa formation. Il sera plus ou moins protecteur selon sa propre expérience, l’âge de l’apprenti, et le type de filière professionnelle.
Mais le tuteur en entreprise n’est pas toujours à la hauteur. Pas toujours présent, ni toujours bienveillant, les professionnels de la formation l’appellent alors « le tuteur fantôme ».

Une réglementation parfois malmenée : de nombreux cas de non-respect de la réglementation, et du droit du travail (nombre d’heures de travail, heures supplémentaires) et du cadre législatif de l’apprentissage, allant parfois jusqu’à la maltraitance, sont évoqués par les personnes interrogées dans le cadre de l’étude (des mineurs, dans certains secteurs comme l’hôtellerie/restauration, certaines entreprises artisanales…). Des jeunes filles apprenties témoignent aussi des abus de langage et de comportement dont elles sont parfois victimes. Les apprentis, notamment mineurs, ne sont par ailleurs pas souvent au courant ni de la législation, ni des possibilités de recours. Face à ces abus, peu de recours semblent d’ailleurs exister pour les apprentis comme pour les centres de formation. Le seul recours officiel selon les professionnels rencontrés, est la Direccte, mais qui est un service dédié aux salariés en général. Mais ce dispositif reste complexe, méconnu et trop engageant pour les apprentis et leurs familles. Les centres de formation n’ont pas toujours la possibilité de « black-lister » les entreprises du fait de leur pénurie sur le territoire.

Un accompagnement

à géométrie variable par les centres de formations
L’étude souligne que l’accompagnement des apprentis au sein des centres de formation peut prendre des formes très différentes selon les établissements. On constate que sur un cadre plus large, à savoir l’orientation, la pédagogie proposée aux jeunes et aux familles…, les CFA et autres écoles accueillants des apprentis sont plus ou moins soutenants.
Pour les centres de formation les plus structurés en terme d’accompagnement des apprentis, l’aide commence dès le départ, avant même l’entrée en apprentissage (recherche de projet, de parcours, d’entreprise…). Elle consiste aussi en un suivi de près des apprentis, via un formulaire, le carnet d’apprentissage à remplir par l’apprenti et le tuteur en entreprise, et un suivi des entreprises que les centres de formation appellent et/ou visitent, pour prendre contact et faire les points sur les apprentissages à faire. D’autre part, des points réguliers sont faits avec l’apprenti pour voir où il en est dans ses apprentissages en entreprise. Un soutien est également fort dans certains centres de formation en cas de rupture de contrat, avec parfois un service dédié, pour aider les apprentis à retrouver une entreprise.

Ce suivi qui n’est pourtant pas toujours optimum dans certains CFA qui semblent moins investis, ou inégaux en terme d’enseignements, d’organisation... peut-être du fait d’un manque de ressources financières. Les différences concernent aussi les relations des CFA face aux entreprises abusives. Le soutien des apprentis s’avère lui aussi très inégal selon les écoles / centres de formation, certains centres ne souhaitant pas mettre en péril des partenariats établis avec les entreprises.

On note également des pratiques différentes, en matière de contacts et relations entretenues avec les parents des apprentis. Hormis dans les MFR*, la plupart des CFA et organismes de formation déclarent avoir peu de contacts avec les parents, sauf dans les situations graves. Ils disent que les parents sont peu présents, même lorsqu’ils sont sollicités par les établissements.

Des pistes d’amélioration pour l’apprentissage

En dépit des modifications législatives récentes, de nombreuses attentes d’améliorations ont été exprimées.

Un cadre plus protecteur pour les apprentis : l’une des attentes majeures exprimées par l’ensemble de l’échantillon est le fait de garantir un cadre plus protecteur pour les apprentis, notamment les mineurs : des contrôles, des mesures de recours en cas d’abus… Avec le rétablissement d’un organe de contrôle des entreprises, afin de s’assurer du respect du cadre législatif.

L’autre attente clé, notamment pour les apprentis et leurs parents, concerne la revalorisation de l’apprentissage et de son image, dans la société, les institutions… via par exemple une promotion plus importante et plus positive du secteur, de façon à faire mieux connaître cette formation et tous ses avantages.
On attend de développer la connaissance et la culture de l’apprentissage non seulement au sein de la société mais aussi au sein des entreprises, notamment les PME qui ne connaissent pas forcément ni l’apprentissage, ni les aides / avantages. Et au sein des institutions, afin de fluidifier les relations entre CFA et institutions locales et promouvoir le refinancement de l’apprentissage dans le secteur public.
Améliorer l’orientation scolaire dans son ensemble et la place donnée à l’apprentissage : très nombreux sont ceux qui estiment également qu’il y a un important travail à réaliser au niveau du parcours scolaire afin de sensibiliser les jeunes aux métiers et à leurs réalités (pour éviter les contrastes entre l’idée qu’on se fait d’un métier et sa réalité), les accompagner plus tôt au collège, avec des conseillers plus compétents, et travailler avec eux sur leurs envies.

Plus de soutien aux apprentis et à leurs familles en cas de difficultés : parmi les aides attendues et citées, il y a d’abord en priorité l’aide à la recherche de contrats d’apprentissage et d’entreprises qu’il faut faciliter pour les apprentis, car encore trop d’inégalités existent entre ceux qui ont un réseau familial ou via l’école et ceux qui n’en ont pas. Les aides devraient aussi faciliter la vie matérielle et la mobilité des jeunes apprentis.


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Réalités Familiales n°130-131 : « Jeunes, vie active & autonomie »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’Unaf, Service communication : 28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr

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