UNAF - La famille, actrice des choix de métier et de vie

Réalités Familiales n°130/131

La famille, actrice des choix de métier et de vie


24/09/2020

Illustration article L’histoire familiale et les parcours des ancêtres, les figures parentales et la fratrie sont au cœur de la construction identitaire de chaque individu et par conséquent, sont au cœur de la construction du chemin de vie et des choix professionnels. La conscience de ce fait permet de mettre en évidence l’ampleur de ces impacts et d’identifier des options pour que chaque individu reconnaisse ses propres ressources, valeurs, besoins, qualités et construise sa vie en lien avec sa personne.

Par Agata Ribay et Laurence Carré

« Bonjour, je m’appelle Madeleine, j’ai 25 ans et je souhaiterais faire un bilan de compétences. »

Moi, praticienne,
surprise par l’association
(25 ans-bilan de compétences) :
« Bonjour Madeleine, un bilan de compétences ou d’orientation ? »

Madeleine : « Je parle bien d’un bilan de compétences. Vous savez, j’ai l’impression que jusqu’à présent j’ai suivi la voie tracée par mon entourage, mais je me rends compte que finalement cela ne me plait pas vraiment et j’aimerais envisager autre chose ».

C’est ainsi que Madeleine est devenue ma plus jeune cliente en bilan de compétences.

Nous avons pris rendez-vous et commencé à travailler sur le premier sujet que j’aborde en début de bilan et que Madeleine avait elle-même évoqué au téléphone : l’histoire professionnelle familiale.

Au commencement, la famille

Partageant les convictions sur l’importance de l’exploration personnelle dans l’élaboration d’un projet professionnel, nous (Agata et Laurence) proposons à la personne, dans la première phase de chaque accompagnement, de dessiner son génosociogramme, c’est à dire selon la définition d’Anne Ancelin-Schützenberge [1] un arbre généalogique qui reprend pour chacun : prénom, âge, date de naissance, études, profession, qualités.
C’est un outil particulièrement puissant qui permet de mettre en évidence l’histoire socio-professionnelle familiale et repérer les éventuelles répétitions, permissions, interdits, loyautés, mimétismes liés au parcours de vie, profession... etc.
C’est ce que nous enseignons aujourd’hui aux professionnels qui rejoignent notre formation à l’accompagnement des transitions professionnelles et à l’orientation des jeunes.

En effet, chaque famille ou chaque parent porte, consciemment ou inconsciemment, un projet concernant le parcours professionnel de son enfant, qui va bien entendu influencer les choix d’orientation de celui-ci.
Vincent de Gaulejac [2] appelle cela « le projet parental » et le définit de la façon suivante : « l’ensemble des représentations que les parents se font de l’avenir de leurs enfants ».

Ce projet parental peut être construit dans la continuité de l’histoire familiale et de ses valeurs :
• Le jeune décide de faire le même métier que ses parents. C’est ainsi que l’on retrouve des lignées de boulangers ou de médecins, avec parfois quelques divergences : un fils de boulanger deviendra cuisinier.

• Le jeune poursuit l’élévation sociale de la famille : avoir le bac dans une famille où personne ne l’a jamais eu. Cela peut également être une forme de réparation vis à vis des générations précédentes, si par exemple, un parent a dû arrêter tôt ses études pour raisons familiales, alors qu’il avait les capacités et l’envie de poursuivre.

Ou bien en rupture :
• Le jeune Alexis, 16 ans, dont les hommes étaient de père en fils à la tête de l’entreprise familiale dans la quincaillerie depuis 4 générations [3], a souhaité faire des études de paysagisme et travailler dans la fonction publique !

Claire, 31 ans, avocate a entamé un bilan de compétences car elle ne trouvait pas de sens dans son travail, elle était déçue par son choix de métier, elle a changé de cabinet trois fois durant sa courte carrière. Elle voulait comprendre ce qui a fait qu’elle a choisi le métier d’avocate, et soit y retrouver un sens pour elle, soit retrouver une piste professionnelle épanouissante. L’étude du génogramme, des études, des métiers et des parcours de vie dans sa famille ont permis de révéler, entre autres, que les personnes les plus inspirantes dans l’histoire de ses ancêtres étaient celles qui ont eu l’inclination pour les arts et pour les voyages. Claire, élevée petite par ses grands-parents paternels était très proche de son grand père, ancien militaire - il est resté dans ce métier après la deuxième guerre mondiale. Dans l’histoire racontée dans la famille il était trop tard pour lui pour reprendre ses études de droit. Elle adorait jouer avec lui et écouter ses histoires. En questionnant ses parents Claire a appris (ou appris à nouveau) que son grand-père a commencé des études de droit car il rêvait d’être avocat. Cette information a donné sens à son choix. Claire a compris qu’elle réalisait le rêve de son grand père. Suite à l’étude de ses valeurs, besoins, intérêts et préférences professionnelles, motivations, qualités, talents et compétences, elle a choisi de devenir décoratrice de vitrines pour magasins de décoration et de mode. Après une formation, elle poursuit sa vie sur son propre chemin.

Cependant, comme l’évoque souvent Isabelle Méténier dans ses ouvrages, nous pouvons faire le même métier que nos ancêtre mais pas pour les mêmes raisons et faire un métier différents mais pour les mêmes raisons que nos ancêtres [4].

Au cœur de l’identité du jeune

La question du choix des métiers tout au long de la vie touche de manière intime la sphère identitaire de la jeune personne. Elle rassemble deux côtés du miroir : l’environnement et notamment l’univers familial avec ses ambiances, avec tout ce qu’il valorise et rejette, permet et interdit et l’univers de l’individu qui se forme de manière singulière, à partir des vécus et interprétations individuels de soi, des autres et du monde. Ces différents espaces identitaires nourrissent le processus de choix du métier et l’influent.

« Mathis, que fais-tu de ton temps libre ?

Je ne fais rien Madame.

Et que fais-tu quand tu ne fais rien ?

Je dessine des mangas et je joue aux jeux de stratégie. Pour ma mère je perds le temps quand je fais ça. Selon elle je devrais faire autre chose. »

Émergence des intérêts

Selon les travaux de D. Clavier et A. di Domizio, les intérêts professionnels de l’individu commencent à être identifiables au moment de la préadolescence, à partir de 8 et 12 ans , se cristallisent à l’adolescence, vers 15 ans, pour devenir plus clairs au début de l’âge adulte vers 17-18 ans. Même si ces repères varient selon les études et sont nuancés selon les individus, ils nous permettent de voir que les intérêts émergent dans un processus qui commence dans l’enfance.

L’enfant, à 3-6 ans, a besoin de s’identifier pour trouver des réponses à la question « Qui suis-je ? ». A ce stade, il peut s’identifier à ses héros préférés, ses modèles. Il peut vouloir devenir super-héros, pilote d’avion, mannequin, hôtesse de l’air ou viser encore un autre métier qui est, la plupart du temps, « un métier de rêve » qui contribue à sa construction identitaire, à l’affirmation de son indépendance. C’est en concordance avec cette construction identitaire que les intérêts professionnels vont émerger comme une forme d’expression de soi et se construire au fur et à mesure du développement.
Quel que soit son âge, l’enfant a besoin d’être soutenu par son environnement dans cette émergence et construction.

Ses intérêts, quels qu’ils soient, ont besoin d’être reconnus et valorisés quand ils apparaissent et tels qu’ils apparaissent. L’enfant a besoin d’être accepté comme il est. Cela implique une posture bienveillante des adultes référents dans l’accueil de son évolution. L’enfant a également besoin que sa compétence à identifier et exprimer ses intérêts soit reconnue.
La famille peut également stimuler leur émergence, notamment au travers de l’acceptation inconditionnelle de l’enfant tel qu’il est, acceptation que celui-ci passe par les différentes étapes, explore les différents intérêts, même quand ceux-ci sont différents de ceux qui sont valorisés dans la famille.

Dans l’exemple de Mathis, les intérêts pour le dessin, pour l’écriture, pour la création des personnages des jeux et des mangas n’ont pas été valorisés dans sa famille. Ses ouvrages n’étaient pas lus par ses parents alors que déjà petit il faisait des BD. Le projet parental pour lui était de nature scientifique. Quand il faisait ce qu’il aimait, quand il donnait vie à ses intérêts, sa famille lui reprochait de ne rien faire (d’utile), de perdre son temps. Il a fini par y croire.
Ayant le sentiment d’être aimé quand il avait de bons résultats à l’école en sciences exactes, il a fait en sorte d’avoir de bonnes notes dans ces matières. Petit à petit, Mathis a forgé une croyance que pour être quelqu’un de bien, respectable, reconnu, il faut faire des études d’ingénieur.

Se conformant à ce modèle, il a commencé une classe préparatoire scientifique. Il est venu en consultation, suite à la suggestion de ses parents, quand il a commencé à décrocher, à ressentir des blocages, à ne pas voir de sens dans ses études, éloignées de ses intérêts.

De manière pratique, le soutien de la famille peut s’exprimer pour les petits, au travers des jeux et activités stimulant la curiosité, l’exploration, l’expérience ; pour les préados et ados, par l’accueil et la valorisation de leurs intérêts, les permissions d’en avoir plusieurs, de ne pas être obligé de choisir tout de suite, d’avoir la possibilité d’explorer, penser et ressentir par eux-mêmes, avant que ces intérêts se cristallisent.

Au Québec, grâce à ce qu’on appelle l’Approche Orientante, ce travail sur l’histoire professionnelle familiale et sur les intérêts peut démarrer à l’école primaire. Les enfants travaillent sur des fascicules de type « cahier de vacances », en lien avec leur enseignant et leur famille. Ce processus est ensuite suivi tout le long de la scolarité [5].

Les valeurs : ce qui donne le sens

La famille se construit à partir de la rencontre de deux partenaires qui arrivent chacun avec leur système de valeurs, avec les valeurs cultivées et réprimées dans leurs familles, forgées au travers des expériences et vécus de plusieurs générations. Les partenaires posent aussi une forme de « mythe créateur » en fondant leur famille, appuyé sur les valeurs communes. L’enfant qui naît dans une famille, baigne dans ce système complexe de références et développe des loyautés à ce système et à ses membres, avant de s’individualiser et définir ses propres valeurs. Celles-ci sont issues de ses racines, de son environnement, et surtout de son histoire et de ses propres vécus.

L’adolescent ou jeune adulte peut se diriger vers un métier ou des études qu’il n’a pas choisis et finir par avoir une vision négative de son ou ses parent(s), vécu(s) comme écrasant(s) ou bien de son métier exercé mais pas choisi.

Au cours de nos différents accompagnements, nous rencontrons régulièrement des personnes qui finissent par ne plus trouver de sens à leur métier, voire même se sentent « en dehors » de leur réalité professionnelle. Ces conflits de valeurs peuvent se traduire par des somatisations, menant parfois jusqu’au burn out ou une maladie grave, et la déstabilisation de la vie personnelle.

Bérénice, 39 ans, directrice de projet informatique dans un groupe d’assurance, elle revient d’un arrêt maladie de 3 mois pour burn out et ne comprend pas pourquoi elle ne se sent pas mieux. Elle décide de faire un bilan de compétences pour réfléchir à la suite de sa carrière : le travail sur les intérêts montre alors qu’elle n’a aucune appétence pour l’informatique ! Il était donc tout à fait logique que Bérénice se sente perdue… Elle a beaucoup pleuré en racontant qu’elle avait choisi l’informatique par raison car elle venait d’un milieu très modeste et avait besoin de choisir une filière avec laquelle elle était certaine de trouver du travail : la valeur travail était présente dans sa famille, mais pas liée à la valeur plaisir qui elle, était réprimée. Elle a également été soulagée de voir qu’il y avait une raison à son malaise. Elle a finalement décidé de changer radicalement de voie et a entrepris des études d’ergothérapie, qui lui ont permis de se connecter à son plaisir, valeur importante pour elle et réprimée depuis son enfance.

Les transmissions familiales concernant la trajectoire sociale de la personne, son choix de métier(s) et de chemin de vie professionnelle peuvent également être positives et soutenantes. Notamment, quand dans la famille sont transmis les métiers valorisants tels que décrits par Véronique Tison-Le Guernigou [6] : métiers qui font appel au talent, à la créativité, à l’intelligence, qui découlent d’une vocation. Cet héritage familial positif peut aussi contenir « l’amour du métier », la soif d’entreprendre et d’évoluer. 

En savoir +
Agata RIBAY (www.om-perspectives.com, Montpellier) et Laurence CARRE (www.laurence-carre.fr, Paris) co-dirigent la Formation à l’Accompagnement des Transitions et Orientations Professionnelles : www.atop-formation.fr.

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Pour commander ce numéro :
Réalités Familiales n°130-131 : « Jeunes, vie active & autonomie »
Prix : 10 € + 3,15 € de frais de traitement, à commander à l’Unaf, Service communication : 28, place Saint-Georges 75009 Paris Tél. : 01 49 95 36 00
E-mail : realites.familiales unaf.fr

[1rAïe, mes aïeux”, Anne Ancelin-Schützenberger page 198, ed.Desclée de Brouwer, 1993
,

[2La névrose de classe”, Vincent de Gaulejac, ed. Payot, 1999

[3Dominique Clavier, Annie di Domizio “Accompagner sur le chemin de travail” Ed. Septembre 2013, p178

[4Histoire personnelle, destinée professionnelle”, Isabelle Méténier, Ed. Demos 2006, “Crise au travail et souffrance personnelle”,Isabelle Méténier, Ed. Alain Michel 2010

[5Fascicules “Ma famille au travail” (2003), “Le rituel secret” (2003), ed. Septembre

[6Véronique Tison-Le Guernigou “Secrets de famille et psychogénéalogie” Ed.Généalogie 2009

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