UNAF - Fin de vie - une loi pour se tromper le moins possible

Entretien

Fin de vie - une loi pour se tromper le moins possible

19/10/2005

Illustration article

Entretien avec Jean Leonetti,Député des Alpes-Maritimes Auteur de la proposition de loi relative aux droits des malades et à la fin de vie votée le 22 avril 2005.

La proposition de loi dont vous êtes l’auteur relative aux droits des malades et à la fin de vie a été adoptée le 22 avril dernier à l’unanimité. Elle a suscité des débats passionnels dans la société. Est-il possible d’avoir sur un tel sujet un débat serein ?

Comment passer au fond de l’émotion à la raison, comment passer du particulier à l’universel ? C’est toute la question. Le 26 septembre 2003, Vincent Humbert meurt. Vous connaissez son histoire. Il avait écrit un livre “Je vous demande le droit de mourir”, il avait écrit au Président de la République. Nous sommes donc dans un contexte de tension et de forte émotion.

En octobre 2003, une mission parlementaire a été constituée à la demande du Président de l’Assemblée nationale dans ce contexte d’un cas particulier et certains préconisaient “une loi Vincent Humbert”. Or, Robert Badinter l’a souligné lors de son audition : “il ne faut jamais faire une loi à partir d’un cas particulier”. La loi est universelle et normative. Elle édicte une règle pour tout le monde.

L’effort qui devait être fait était d’abord un effort d’engagement collectif de l’ensemble des députés, sur le point d’accepter de changer nos points de vue initiaux au cours de la mission. C’était le préalable indispensable. S’il y avait eu des volontés de clivages ou d’affrontements, la mission aurait échoué.

Le deuxième élément d’apaisement, c’est que la qualité des nombreuses auditions qui se sont déroulées sur une longue période ont permis, par leur richesse, de prendre du recul par rapport au drame de Vincent Humbert.

Le troisième élément d’apaisement, c’est l’acceptation collective de ne pas communiquer de manière désordonnée et ponctuelle. Nous avons travaillé hors présence de la presse en faisant néanmoins des tables rondes qui leur étaient ouvertes, pour être à la fois transparents dans notre action, mais discrets dans notre réflexion approfondie de la question.

Je crois que tous ces ingrédients ont fini par aboutir, sans se détacher de l’émotion, à un texte de raison équilibré qui a paru consensuel, parce qu’il s’est imposé de lui-même.

Il y a tout de même face à face deux positions qui sont respectables l’une et l’autre, d’un côté, le respect de la vie et, de l’autre côté, le droit à la dignité et le droit à mourir. Comment concilier ces deux notions apparemment totalement antinomiques ?

Claude Bernard disait : “quand on me dit de deux choses l’une, c’est une troisième !”. Nous sommes partis de l’idée que notre civilisation et notre culture sont basées sur deux valeurs fondamentales qui peuvent apparaître comme antinomiques, mais qui doivent être conciliées.

La première, c’est le respect de la vie humaine. On ne dit pas que la vie est sacrée. Quelquefois, la survie artificielle n’est plus la vie. L’idée constitutionnelle, que la vie humaine est le bien le plus précieux, est un élément fondamental. Le deuxième élément majeur, c’est la liberté, l’autonomie de la personne. Je peux décider en toute liberté. Mais cet élément est atténué. Est-ce que c’est moi qui décide ? Est-ce que l’on me fait décider ? Quelle est ma part de liberté dans mes actes ?

On a tenté de concilier entre ces deux notions majeures, la vie humaine et la liberté de l’individu. Je crois qu’on y est parvenu parce que l’on a respecté les deux notions en même temps, on les a relativisées. On s’est bien rendu compte que la vie biologique n’est pas la vie. Une vie sous respirateur, sans cerveau, sans espoir de revenir, ce n’est pas la vie.

D’un autre côté, la liberté qui consisterait à dire : “j’ai envie de vendre mon rein à un milliardaire pour vivre un peu mieux”, ce n’est pas la liberté. La dignité est une notion plus universelle, plus partagée. Pourquoi ne peut-on pas vendre son rein à un milliardaire ? C’est mon rein, c’est ma liberté. On voit bien que la liberté de l’homme est liée à la dignité de l’humanité et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut, parce que nous sommes des hommes et que les décisions que nous prenons même pour nous-mêmes sont des décisions qui impliquent l’humanité, la part d’humanité qui est en nous.

Dans la loi, on fait état de cette expression : pas d’obstination déraisonnable. C’est sujet à interprétation. Où met-on le curseur ? Où commence l’obstination déraisonnable ?

Le terme est tiré du Code de déontologie médicale. On a préféré l’obstination déraisonnable à l’acharnement thérapeutique, parce que parfois, s’acharner peut avoir un effet positif. On a donc préféré mettre deux mots négatifs. Alors, où commence et où finit l’obstination déraisonnable ?

Cette loi n’est pas une loi qui indique dans quel cas il faut faire blanc et dans quel cas il faut faire noir. C’est une loi d’accompagnement, de procédure, d’encadrement, de cheminement. Elle indique la voie à suivre, dans telle circonstance, pour se tromper le moins possible et pour approcher le mieux la vérité : collégialité, écoute de l’autre, respect de la volonté, dialogue.

En fait, on voit bien que c’est une loi de doute. À la fin de la mission, je disais : plus on sait, moins on sait. Pourquoi en réalité est-on arrivé à ce consensus ? Parce que les certitudes affirmées de chacun se sont effacées au profit d’un doute collectif. Ce doute collectif a été bénéfique. Il a montré combien la mort est une chose à la fois complexe et personnelle et combien il était difficile de faire une loi qui aurait réglé toutes les morts comme si on faisait des lois qui règlent toutes les vies.

Dans cet espace flou, cette zone grise qu’est la fin de la fin, mais qui est encore de la vie, l’important était de pouvoir dire : “voilà comment on peut faire pour se tromper le moins possible, plutôt que de dire voilà comment il faut faire pour être sûr de ne pas se tromper”. Ceux qui ont des certitudes dans ce domaine sont très certainement les personnes les plus dangereuses.

Une autre notion est importante dans cette loi, c’est la personne de confiance désignée par le patient. Si elle n’est pas désignée par le patient, que devient le rôle de l’époux, du père, de la mère et, si l’on prend par exemple le cas de nouveaux-nés, les parents sont-ils de facto les personnes de confiance ?

Naturellement. À quoi sert la personne de confiance ? On en a beaucoup débattu. En premier lieu, on prend son avis. Cela veut dire qu’elle n’est pas un juge qui fait exécuter une sentence. Elle ne peut arriver un matin en demandant d’arrêter une machine, de poursuivre un traitement, de diminuer telle dose, etc. Pourquoi fallait-il avoir un avis ? C’était plus pour avoir un seul interlocuteur, plutôt que pour éviter la famille. Aujourd’hui, nous sommes face à des familles souvent recomposées, avec des enfants qui ont des vies différentes, qui n’ont pas ce continuum de pensée familiale qui fait que tout le monde pense la même chose au sein de la famille.

Nous allons donc nous retrouver face à un fils issu du premier lit qui va dire : “je souhaiterais cela”, puis ensuite, la deuxième épouse qui va émettre un autre choix, puis un enfant de troisième lit qui va penser encore différemment. Le fait d’avoir une personne de référence permet un dialogue construit et non un dialogue éparpillé qui finit par se réduire à quelques informations parcellaires, parfois mal retransmises et qui jettent la confusion. On a un interlocuteur. C’est à celui-là que l’on parle. C’est celui là que l’on écoute.

On n’est pas obligé de désigner une personne de confiance. S’il n’y a pas de personne de confiance, on va naturellement s’adresser à l’épouse, au compagnon, aux enfants. Mais dans des situations particulières, c’est bien qu’il y ait une personne de confiance, elle a reçu la confiance écrite de la personne, elle est porteuse d’un certain nombre de confidences sur la façon dont cette personne voulait gérer sa vie et pour le médecin, c’est un appui, un interlocuteur privilégié, ce qui ne veut pas dire qu’il ne doit pas donner l’information aux autres membres de la famille. Mais lorsque les décisions lourdes à prendre arrivent, c’est à cette personne qu’il va s’adresser et c’est de cette personne dont il recueille l’avis.

C’est une responsabilité énorme, même si la décision est collégiale, l’accompagnement est-il suffisant lors de la prise de décision et après ?

On peut supposer que la personne de confiance a été désignée après que le malade potentiel et la personne de confiance aient pris un peu de temps pour parler. Il y a eu ce dialogue. Ensuite, il y a la situation particulière qui est imprévisible. Nous savons que nous mourrons tous, mais la façon dont nous allons mourir, personne ne peut le dire.

On désigne une personne de confiance, elle connaît ma personnalité, ma façon théorique de voir ma fin de vie. Et puis, on est confronté à la pratique : il y a un médecin qui connaît les risques thérapeutiques, les chances de survie, il est seul capable de dire s’il n’y a plus d’espoir. Lui seul peut dire ce genre de choses. Il va alors vers la personne de confiance et il lui donne ces informations. En retour, la personne de confiance apporte des informations humaines. D’un côté, il y a l’information technique, de l’autre côté, il y a l’information humaine. C’est de ce dialogue que naît une décision qui s’appuie sur une collégialité médicale. La décision d’arrêter le traitement sera prise ensemble. Avec cette collégialité, avec une personne de confiance et éventuellement des directives anticipées, on arrive à approcher une vérité et la responsabilité de la décision s’appuie sur un consensus.

L’un des reproches qui a été fait à cette loi, c’est qu’elle ne règle pas le cas des personnes qui ne sont pas en fin de vie. Vincent Humbert n’était pas en fin de vie. Que se passe-t-il pour ceux qui sont soit en état végétatif, soit en situation d’emmurement total. Pour ces personnes-là, la loi ne s’applique pas. Par ailleurs, que pensez-vous de la proposition du Comité consultatif national d’éthique concernant l’exception d’euthanasie ?

L’exception d’euthanasie est une terminologie sur laquelle le Comité consultatif national d’éthique s’est mis d’accord, mais qui recouvre chez chacun de ses membres une définition différente. Le sens du texte, c’est introduire une procédure pénale particulière par laquelle, a priori, lors-qu’il y aurait homicide, on pourrait évoquer l’exception d’euthanasie et imaginer que le meurtre par compassion puisse être considéré comme une circonstance particulière devant être examinée avant la mise en examen.

En fait, c’est une procédure qui ne dépénalise pas l’euthanasie, mais qui s’inscrit dans la procédure actuelle. Aujourd’hui, lorsqu’un juge fait une instruction sur un dossier, il examine tout d’abord la qualification de l’acte, ensuite, il examine les circonstances et dans ces circonstances, il va nommer des experts qui vont rendre leurs conclusions. Le juge a alors l’opportunité de poursuivre ou de ne pas poursuivre.

Ce sont les mêmes règles qui s’appliquent pour l’homicide par compassion, c’est-à-dire que le juge peut considérer que dans les circonstances dans lesquelles se sont déroulées les choses, il n’y a pas lieu de poursuivre. En réalité, l’exception d’euthanasie, telle qu’elle est proposée par le Comité d’éthique, n’est pas une exception par laquelle on aurait le droit d’euthanasier, mais une procédure pénale particulière qui, en pratique, s’applique déjà. C’est la raison pour laquelle après en avoir débattu, on a renoncé à la mettre dans la loi parce que, implicitement, elle y est déjà.

Pour ce qui concerne votre question relative aux situations de personnes qui ne sont pas en fin de vie, je voudrais rappeler que la loi s’intitule “droits des malades et fin de vie”. Ce n’est pas “droits des malades en fin de vie”. Le terme est volontairement différent, parce qu’il y a un certain nombre d’articles qui parle de malades qui ne sont pas en fin de vie.

Sur ce point, on est revenu sur la loi de mars 2002, dite loi Kouchner, qui abordait la question du refus de traitement. Nous avons estimé que le texte était ambigu. Que dit la loi de 2002 ? Elle dit qu’on ne peut pas appliquer à une personne un traitement qu’elle refuse. Elle dit aussi que dans des circonstances particulières, notamment si la vie du patient dépend de ce traitement, le médecin doit tout mettre en œuvre pour persuader le malade de prendre ce traitement indispensable.

En réalité, ce n’est pas une obligation d’explication, c’est presque une obligation de résultat. Comment le médecin pouvait-il prouver qu’il a tout mis en œuvre pour mettre en place un traitement indispensable si ce n’est en le mettant effectivement en œuvre ? Les médecins ont toujours considéré que de ne pas mettre en œuvre ce traitement les mettait en situation de fragilité pénale et de culpabilité morale.

Nous nous sommes penchés sur ce problème difficile. Faut-il par exemple transfuser un témoin de Jéhova qui est en train de mourir d’une hémorragie aux urgences ? Il y a une jurisprudence de la Cour européenne qui stipule que oui. À t-on le droit de réanimer quelqu’un qui a décidé de se suicider, qui l’a écrit, qui a mis sa volonté à exécution et qui arrive aux urgences ? Il voulait mourir. Dois-je le laisser mourir ?

On voit bien qu’en urgence, il est difficile de demander à un médecin de faire la part entre la vie et la liberté, la vie et la volonté. Donc, en urgence, il faut transfuser le témoin de Jéhova, il faut sauver le suicidé.

Ce n’est la même chose si l’on se trouve en situation où on a le temps de dialoguer. C’est la raison pour laquelle nous avons introduit une notion qui s’appelle “délai raisonnable”. Le délai raisonnable, c’est le délai que demande le médecin au malade pour exécuter sa volonté.

Au bout de ce délai raisonnable, on s’est dit que, peut-être, il y a eu un problème de relation médecin/malade. Un malade refuse une opération et le médecin veut opérer pour que son patient ne meure pas. C’est peut-être parce que ce médecin ne trouve pas les mots, n’arrive pas à instaurer le dialogue. Intervient alors un deuxième élément : la collégialité, on fait appel à un autre médecin. Cet autre médecin va à son tour tenter de persuader le patient de suivre un traitement ou subir une intervention.

Mais, in fine, nous pensons et c’est assez innovant, que le malade est maître de ce traitement et il est maître de refuser le traitement. On peut donc ne pas mettre en œuvre un traitement ou arrêter un traitement sur la volonté du malade à condition que celui-ci réitère sa demande dans un délai raisonnable et qu’il y ait une collégialité.

Cela veut-il dire que votre loi aurait pu s’appliquer à Vincent Humbert ?

Je ne connais pas le cas médical de Vincent Humbert dans ses détails, mais lors de nos auditions, beaucoup de médecins nous ont dit qu’à plusieurs épisodes de sa vie et de sa maladie, il y avait la possibilité de ne pas aller au-delà de l’obstination déraisonnable et la possibilité de ne pas mettre en œuvre tous les traitements qui le maintenaient artificiellement en vie comme il l’avait souhaité.

Le gros reproche que l’on nous a fait consistait à dire que si l’on était d’accord pour l’arrêt des traitements, on laissait le malade mourir dans d’atroces souffrances. Nous avons donc rajouté que, bien entendu, le refus de traitement du malade ne dispense pas le corps médical de l’accompagnement des soins palliatifs et, bien entendu, de pallier tous les inconvénients de l’arrêt du traitement.

Si j’enlève une machine qui maintient une personne sous respirateur, pour autant, je ne vais pas la laisser s’étouffer. Je vais l’endormir et elle va mourir sans s’étouffer. Si elle subit d’atroces souffrances, je vais lui donner de la morphine ou les médicaments nécessaires pour stopper cette souffrance. Et si elle a une souffrance morale plus que physique, pendant cette période qui la sépare de l’arrêt de traitement et de la mort, je peux la sédater pour l’accompagner jusqu’à sa dernière minute.

Nous sommes donc dans une situation où, à la fois, il n’y a jamais de renoncement de soins, mais un accompagnement du malade ; il y a ce qu’on pourrait appeler une aide à mourir que réclament les partisans de l’euthanasie et, à côté de cette aide à mourir, il y a un respect de la volonté du malade de ne pas poursuivre un traitement qui le maintient en vie.

Donc, vous voyez qu’on a ouvert là un espace très fort, surtout avec un article qui introduit le double effet. Cela consiste à dire que pour atténuer les souffrances d’un malade, lorsqu’il va approcher de la mort, on a le droit de lui prescrire des médicaments, même s’ils raccourcissent la vie. Imaginons un malade qui refuse une sonde gastrique alors que, sans cela, il risque de mourir, est-ce que pour autant on va le laisser mourir de faim ? Non, on pourra mettre une perfusion, éventuellement l’hydrater, en cas de souffrance, le sédater de façon à ce que, en quelques heures ou quelques jours, il meure sans souffrir.

On est donc dans un processus où on accepte à la fois la liberté du malade et sa vie. On n’éteint pas sa vie comme on éteint un interrupteur d’électricité. C’est lui qui décide, mais en même temps, c’est le corps médical qui accompagne.

C’est la raison pour laquelle avec cette loi, il n’y a jamais d’abandon, il n’y a jamais de mépris, de rupture et, dans le même temps, il y a le respect de la personne dans la mesure où l’on ne garde pas les gens malgré eux, on ne les opère pas malgré eux.

Je voudrais vous raconter deux histoires qui m’ont marqué dans ma vie médicale.

La première concerne un vieux monsieur qui avait une gangrène de la jambe. S’il ne se faisait pas opérer, il allait mourir. Je lui explique la situation et malgré mes explications, il refuse toute opération. Je lui indique qu’il va souffrir. Il me répond : “vous allez me calmer”. Je lui dis qu’il va avoir des effets nocifs, des toxiques dans le sang. Il me répond : “vous me donnerez les médicaments qu’il faut”. Je lui parle de sa famille qui va assister à sa mort lente. Il me répond : “ma famille n’a pas à décider, c’est moi qui décide”.

Finalement, je ne l’ai pas fait opérer. Je me souviens de la révolte qu’il y a eu dans le corps médical de mon service qui me donnait l’impression que j’avais fait mourir quelqu’un. Pourtant, on l’a accompagné, on lui a administré de la morphine et en quelques jours, ce vieillard s’est éteint de manière assez sereine. Il disait : “moi, j’ai près de 90 ans, je ne vais pas vivre encore trois ou quatre mois avec une jambe en moins, ma vie, elle est terminée, j’estime qu’elle s’arrête là”. À l’époque, c’était très dur d’accepter cela. Pourtant, on n’a pas tué ce patient. On l’a laissé mourir en l’accompagnant lui et sa famille.

La deuxième histoire, c’est celle d’une jeune femme atteinte d’un cancer du sein qui refusait de se faire opérer parce qu’à l’époque, on pratiquait l’ablation du sein et elle ne pouvait l’admettre. J’ai essayé de la persuader, en vain. Elle s’est levée et elle est partie. Je ne pouvais pas la retenir de force. Cela prouve bien qu’à un moment donné, c’est le malade qui décide. Le médecin ne peut pas imposer un traitement même s’il pense que ce traitement est salvateur.

Je pense que la liberté de l’individu est inhérente à la personne, comme sa dignité. Et donc, face à quelqu’un qui est dans un lit d’hôpital, qui ne peut pas bouger, qui refuse un soin ou un traitement, nous devons respecter sa volonté en prenant les précautions pour qu’il n’agisse pas sur un coup de tête. Mais si au bout de ce dialogue, le malade maintient ses positions, s’il estime qu’il est arrivé au bout de son chemin, il faut le respecter.

On sait bien que dans les hôpitaux, ce sont des pratiques qui existent. Certains reprochent à cette loi d’être plus faite pour les médecins parce qu’elle dépénalise des pratiques existantes que pour les malades et leur famille. Que répondez-vous à cette remarque ?

C’est une position que j’ai du mal à comprendre. On a voulu nous enfermer au départ : “Vous faites une loi pour les médecins ou pour les malades ? Vous faites une loi pour la droite ou pour la gauche ? Vous faites une loi pour les laïcs ou pour les religieux ?” C’est tout simplement une loi pour les Français.

J’ai la faiblesse de penser que, si les médecins sont plus libres d’accepter la liberté du malade, les malades seront plus libres d’exprimer cette liberté. Autrement dit, si je donne la possibilité au médecin d’arrêter des machines inutiles qui prolongent artificiellement la vie, je rends service au malade qui ne veut pas être prolongé.

C’est un vieux débat, complètement archaïque qui vient du fond des âges quand le pouvoir médical imposait son point de vue. Aujourd’hui, en fin de vie, le malade peut demander de tout arrêter et continuer à être soigné. Ce n’était pas le cas avant. Aujourd’hui le malade peut dire : “vous arrêtez le traitement, je sais que je ne suis pas en fin de vie, mais je veux arrêter. Je sais que je vais mourir, mais vous allez m’accompagner”.

On a donné effectivement la possibilité au médecin d’accepter cette liberté, mais, en aucun cas, on lui a donné plus de pouvoir. Au contraire, on lui a enlevé le pouvoir d’imposer contre la volonté du malade des décisions thérapeutiques.

Certains pays sont allés beaucoup plus loin dans la législation en la matière (la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas). Est-ce que vous estimez qu’ils sont allés trop loin ou pensez-vous, au contraire, que votre loi n’est qu’une première étape avant peut-être d’autres évolutions ?

J’ai bien senti qu’un certain nombre de personnes qui votait cette loi pensait que c’était une étape, alors que d’autres pensaient que c’était un aboutissement. Pour moi, il ne faut pas aller plus loin, il faut aller ailleurs. Il n’y a pas de hiérarchie ou d’étapes successives dont certaines seraient intermédiaires et qui aboutiraient à la fin à l’euthanasie.

Je pense qu’il y a une vision différente des problèmes de fin de vie. Nous, nous avons accepté une vision d’équilibre entre l’autonomie et la liberté de la personne et le respect de la vie humaine. Ce n’est pas une position religieuse. C’est une position humaniste qui tient compte d’une société dans laquelle la pression est forte pour faire penser que si vous n’êtes pas jeune, fort, performant, utile et rentable, vous n’avez pas tellement de raisons de rester sur Terre. C’est une vision du monde, de l’accomplissement de la vie. C’est également une vision plus collective de l’humain alors que certains ont une vision plus individuelle.

C’est la raison pour laquelle certains pays ont choisi l’idée que le libre arbitre est plus fort que la valeur de la vie humaine. C’est un choix qui est basé sur leur culture. Si on se basait sur des idées religieuses, on dirait que les Hollandais sont des “protestants marchands” et leur vision de l’individu est très différente de celle que nous avons.

Ils ont choisi une autre voie. La preuve, c’est que nous, on s’inscrit dans le Code de santé publique et eux s’inscrivent dans le Code pénal. Nous nous sommes situés dans un cheminement de recherche de vérité, eux, s’inscrivent dans 64 critères que l’on doit cocher pour pouvoir donner la mort. Nous, c’est une vision collective de l’humanité, eux, c’est une vision individuelle.

Mais je n’accepte pas l’idée, parce que ce n’est pas la réalité, que certains sont allés plus loin, que nous serions en retard et que nous allions les rejoindre. Ils ont leurs problèmes avec leur loi. Aujourd’hui, par exemple, ils se disent : “Est-ce que les enfants peuvent accéder à l’euthanasie ? Est-ce qu’une personne qui souffre de la maladie d’Alzheimer à ses débuts peut demander la mort ?”. Ces questions font qu’en réalité, ils butent sur la complexité du problème. Ils ont peut-être cru à un moment donné que le fait de dire “il suffit de demander et on obtient sous réserve que l’on vérifie que la liberté est bien exprimée” suffisait. Cela ne suffit pas. C’est plus compliqué.

Un enfant de douze ans est-il autonome dans sa liberté ? Est-ce que pour autant je ne dois pas l’écouter parce que c’est un enfant ? Je dois écouter ce qu’il dit sur sa mort. Est-ce que j’ai le droit d’arrêter un traitement qui le sauve s’il le demande ? Notre loi est une loi beaucoup plus large.

On a constaté chez les Belges et les Hollandais l’énorme difficulté à laquelle ils étaient confrontés lorsque la volonté exprimée du patient n’existe pas. Si le patient ne peut exprimer sa volonté et s’il ne l’a pas antérieurement écrit, ils ne savent pas quoi faire. Ils font ce que nous faisions avant, c’est-à-dire qu’ils arrêtent des traitements qui entraînent la mort, mais en toute illégalité.

Il faut être vigilant. Une société qui définirait les vies qui méritent d’être vécues et celles qui ne méritent pas d’être vécues est une société dangereuse. Le principe de la liberté, c’est aussi le principe de la liberté de changer d’avis. Si je suis obligé d’écrire à vingt ans tout ce que je dois faire de façon immuable, je me rends prisonnier de ma volonté et je perds toute capacité de liberté.

Or, on sait très bien que plus on approche de la fin de vie, plus les critères changent. Je peux très bien dire aujourd’hui, parce que je suis mobile, lucide, que si je perds la mémoire, je préfère mourir, et puis perdre la mémoire, me trouver dans une période où je suis parfaitement lucide et accepter de perdre cette mémoire, parce que j’en minimiserais les effets et que je trouverais encore des plaisirs dans la vie.

C’est le cas du suicide qui met de manière éclatante le problème en exergue. Quelqu’un se suicide - je ne parle pas de l’appel au secours - je parle de la véritable volonté suicidaire. La personne tente de se suicider, se rate et on la sauve. Après, elle ne tente plus de se suicider. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a plus le courage de se suicider, mais qu’elle s’est rendue compte que finalement, la vie avait une certaine valeur et qu’elle y a repris goût. Cela veut bien dire que la volonté de mort a changé et que leur liberté a changé.

La médecine a détruit la valeur de la vie humaine, parce que, quelquefois on maintient des vies artificielles, des vies qui ne sont plus que des survies et on sent bien que dans cette vie, il n’y a plus d’humain, il n’y a plus que du biologique.

On sait qu’aujourd’hui, qu’il y a des gens, à un moment de leur vie, veulent et essaient de mourir et puis, dans un autre moment trouvent un goût à la vie et un bonheur. La vie est fluctuante, complexe, personnelle et c’est la raison pour laquelle c’est très difficile de légiférer.

Sommaire du numéro

Pour commander ce numéro :
Réalités Familiales n° 76, « La fin de vie en débat »
Prix : 6,50 € + 2,65 € de port, à commander à l’UNAF,
Service Relations extérieures : 28, place Saint-Georges 75009 Paris
Tél. : 01 49 95 36 00 - Fax : 01 49 95 36 67

E-mail : realites.familiales unaf.fr

Haut de page