UNAF - Maigrir, c’est dans la tête

Entretien

Maigrir, c’est dans la tête

01/02/2006

Illustration article Entretien avec le Docteur Gérard Apfeldorfer, Psychiatre, Président fondateur du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS)
Vice-président du GROS

Vous êtes le fondateur du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids, qu’est-ce qui vous a amené à prendre cette initiative et quels sont les objectifs de ce groupe de réflexion ?

J’ai pris cette initiative en 1998 en raison de l’insatisfaction des prises en charges des personnes en souffrance avec leur poids et leurs comportements alimentaires. Actuellement, cette prise en charges est essentiellement centrée sur la diététique. Or, on sait aujourd’hui, de par la littérature française et mondiale, que ces prises en charge constituent un échec global. Et malgré cela, on poursuit toujours le même type de prise en charge.

Nous pensons que le problème de l’obésité est quelque chose de beaucoup plus global et complexe et que s’enfermer dans une prise en charge uniquement diététique, c’est non seulement aller à l’échec du point de vue thérapeutique, mais c’est en plus produire des effets iatrogènes et nuire aux personnes que l’on est censé soigner.

L’objectif de cette association, c’est donc d’essayer de recadrer les prises en charge des personnes en difficulté avec leur poids et leurs comportements alimentaires dans un schéma beaucoup plus global à la fois sociologique, psychologique, anthropologique et bien sûr physiologique. Il y a en effet beaucoup de composantes à prendre en considération et nous essayons d’avoir une perspective beaucoup plus large que celle des nutritionnistes classiques. Nous contestons aussi le bien fondé des initiatives prises par les décideurs politiques, qui prennent selon nous des mesures tout à fait inappropriées.

Pour quelles raisons y a t-il tant d’adultes en situation d’obésité ou de surcharge pondérale et pourquoi y en a t-il de plus en plus ?

C’est effectivement la grande question. Ce que l’on peut constater, c’est que ce phénomène de l’obésité s’étend dans tous les pays occidentalisés. On en a un bon exemple avec la Chine à l’heure actuelle, où une partie de la population est en train de s’occidentaliser à grande vitesse, et dans laquelle l’obésité prend des allures américaines !

La réponse aujourd’hui de la part des nutritionnistes classiques, c’est de dire que l’on mange trop gras et que l’on ne bouge pas assez. La solution, c’est donc de manger moins gras et de bouger plus. Jusqu’à présent, cela n’a jamais tellement bien marché. Je rappelle pour mémoire que les professionnels de santé qui disent aujourd’hui qu’il faut manger moins gras sont les mêmes qui, il y a vingt-cinq ans, disaient qu’il fallait manger moins de glucides. Les nutritionnistes changent d’avis tous les quinze à vingt ans et à chaque fois, ils nous expliquent que cette fois-ci, ils ont trouvé la solution.

Alors, pourquoi l’Occident grossit-il ?

Il faut quand même rappeler - tout le monde le dit mais tout le monde n’en tire pas les conséquences - que l’obésité est un problème complexe car il y a différents facteurs, qui vont du génétique au psychologique en passant par le social,qui interagissent les uns avec les autres et qu’en conséquence, on ne peut pas dégager une seule cause.

Un des éléments de fond, c’est que nous sommes dans une société centrée sur la consommation qui a comme philosophie que plus on consomme, mieux c’est. Nous sommes des dévorateurs à tout point de vue et pas seulement au niveau de la nourriture. En cela, on peut dire que l’obésité est un trouble ethnique, une maladie de la civilisation occidentale.

Cette philosophie de boulimie consommatoire s’applique également au champ de l’alimentation. Pour trouver des solutions à l’obésité, la grande tendance, c’est de dire : on va vous donner les aliments les moins nourrissants pour que vous puissiez en consommer le plus possible. Ce qui n’est jamais remis en question, c’est l’idée de consommer le plus possible.

La solution que les nutritionnistes classiques et les industries agroalimentaires ont trouvé c’est donc de faire en sorte que aliments soient moins nourrissants. Ils y parviennent en orientant les gens sur ces aliments les moins nourrissants, afin de pouvoir satisfaire leur faim de dévoration. L’industrie agroalimentaire y contribue en faisant la promotion d’aliments allégés, vidés de leurs calories, avec cette idée que l’on va pouvoir en consommer tant et plus. Vous allez donc pouvoir manger deux yaourts allégés au lieu d’un ! Du point de vue de l’industrie agroalimentaire, c’est rentable mais du point de vue du consommateur, cela revient à l’entretenir dans sa boulimie.

Je rappelle qu’il y a là tout de même une sorte de paradoxe assez hallucinant que de constater qu’aujourd’hui, on reproche à la nourriture d’être nourrissante !

Bien évidemment, il existe d’autres facteurs parmi lesquels, ce qu’on appelle la restriction cognitive : on tente alors de maîtriser son poids en contrôlant ses comportements alimentaires de façon plus ou moins consciente. Par exemple, en sélectionnant ses aliments parmi les moins énergétiques, en écartant ou en tentant d’écarter les aliments « grossissants », ou en faisant un régime, en suivant ou en tentant de suivre des conseils diététiques avec une visée de contrôle pondéral.

Ces efforts conduisent à essayer de prendre le contrôle de son comportement alimentaire sur un mode volontaire au lieu de laisser fonctionner les mécanismes de régulation neurophysiologiques qui en ont normalement la charge. Normalement, notre alimentation est régulée par un certain nombre de mécanismes physiologiques et neurophysiologiques qui font que vous avez des appétences spécifiques, que vous avez faim, qu’à un certain moment, vous n’avez plus faim de certaines choses mais encore faim de certaines autres et qu’à un autre moment vous n’avez plus faim de rien du tout et que donc vous arrêtez de manger.

Normalement les choses sont censées se passer comme cela, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas de l’ordre du contrôle volontaire, qui ne demande pas d’effort réflexif, mais plutôt quelque chose qui relève de l’écoute du corps.

Les mécanismes de contrôle du comportement alimentaire et de la masse grasse sont de mieux en mieux connus. On n’en tire curieusement aucune conséquence pratique. Les nutritionnistes classiques continuent à préconiser des méthodes volontaristes.

Quand vous essayez de prendre le contrôle de quelque chose qui est normalement censé être plutôt de l’ordre d’automatismes et de l’écoute de ces automatismes, vous produisez des conséquences négatives. Vous déréglez complètement la machine. Et c’est ce qui se passe dans la restriction cognitive. On constate que plus on essaye de prendre le contrôle de son alimentation par des voies volontaristes, plus on dérègle la machine et plus on grossit. Les régimes amaigrissants font donc grossir à la longue. C’est l’effet « yoyo » bien connu. On perd d’abord pour prendre plus après.

C’est d’ailleurs ce que disent les associations d’obèses. Elles disent : j’avais une surcharge pondérale, j’ai fait des régimes et je suis devenue obèse.

C’est un peu un raccourci mais il y a du vrai. Les préconisations des nutritionnistes ne font qu’aggraver les problèmes. Celles-ci sont maintenant reprises par les pouvoirs publics et on peut donc s’attendre au pire.

Pourquoi y a t-il plus de femmes touchées par l’obésité ?

Ce n’est pas exact. Il y a plus de femmes demandeuses d’amaigrissement que d’hommes mais je ne suis pas certain qu’il y ait plus d’obésité féminine que masculine. L’obésité masculine, au contraire, est souvent plus grave du point de vue de la santé que l’obésité féminine.

L’obésité masculine est souvent centrée au niveau abdominal, ce qu’on appelle « l’obésité en pomme » qui favorise ce qu’on appelle le syndrome métabolique, cause de diabète et de troubles cardiovasculaires. C’est donc une obésité grave du point de vue médical. En revanche, beaucoup d’obésités féminines sont des obésités « en poire », c’est-à-dire du bassin, la cellulite au niveau des cuisses et des fesses mais sans beaucoup d’incidence sur la santé. Il y a des incidences esthétiques mais pas médicales.

D’ailleurs, aujourd’hui, certains remettent en cause l’indice de masse corporelle comme critère de gravité de l’obésité, pour lui préférer par exemple le rapport taille/hanche.

Y a t-il des prédispositions génétiques, héréditaires... ?

Bien sûr, il y a des prédispositions génétiques, héréditaires, familiales qui font que l’on ne fait pas ce que l’on veut de son corps. La masse grasse que l’on a est déterminée par trois types de critères.

Les critères génétiques qui sont fondamentaux : les chiens ne font pas des chats et dans les familles où l’on est très enrobé, les enfants ont spontanément un poids supérieur à la moyenne. Il faut aussi rappeler que les moyennes ne sont que des données statistiques. On ne peut pas faire en sorte que toute une population soit dans la moyenne. Il y a forcément des personnes qui se situent en dehors de la moyenne. Et il y a des gens qui, naturellement, ont un poids plus élevé que la normale. Chez ces personnes, c’est quelque chose de naturel qu’il va être très difficile de contrecarrer car cela revient à se battre contre son être biologique.

Les facteurs de modes de vie sont également très importants. Il est évident que si vous avez un mode de vie sédentaire, vous allez être plus gros que si vous avez un mode de vie très actif. Mais là encore, il faut s’entendre, vous serez un peu plus gros, cela ne veut pas dire que vous serez obèse. Cela ne va pas vous faire passer de 60 kg à 150 kg.

Le troisième facteur qui influence le poids spontané, c’est l’histoire pondérale des personnes (l’effet yoyo dont je parlais tout à l’heure), les gens qui ont fait de multiples régimes, qui se sont privés, qui ont passé leur temps à perdre et à prendre, qui ont vu leur poids dériver vers le haut et qui ne pourront plus redescendre au point où ils étaient avant leur premier régime.

Et il y a aussi l’incidence d’un modèle corporel tyrannique. Nous avons une mode corporelle aujourd’hui qui exclue 95 % des femmes qui n’arriveront pas à être dans les standards de beauté. Et ces femmes vont être malheureuses car on leur dit : « vous n’êtes pas conformes, vous n’êtes pas belles, vous avez des hanches larges alors qu’elles devraient être étroites et vous devez faire quelque chose. C’est de l’ordre de votre pouvoir de changer votre corps et si vous ne le faites pas, c’est que vous n’avez pas de volonté, que vous n’êtes pas une personne valable ». C’est donc une façon de culpabiliser tout le monde et de rendre tout le monde malheureux.

Il est très regrettable et aberrant d’instituer un modèle unique de beauté pour tout le monde qui s’applique aussi bien aux petites chinoises qu’aux méditerranéennes et aux suédoises.

Il est erroné de dire que l’on peut faire ce que l’on veut de son corps. Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez de votre taille, vous ne pouvez pas changer la couleur de vos yeux. Mais on vous martèle que vous avez le pouvoir de faire ce que vous voulez de votre poids. Si vous n’avez pas le poids conforme, c’est que vous n’avez pas de volonté, que vous êtes une personne sans valeur.

Pourquoi y a t-il de plus en plus d’enfants touchés par l’obésité ?

C’est une question fondamentale. La dérive de l’obésité est liée à notre mode de vie, à nos idées et à notre civilisation. Qu’est-ce qui caractérise notre civilisation d’aujourd’hui par rapport à ce qui pouvait se passer il y a cinquante ans ?

Encore une fois, on ne peut pas identifier un seul facteur. Il y a toute une série de déterminants. Quand on dit que c’est parce que les enfants mangent trop de sucreries et qu’ils sont trop sédentaires, on fait un raccourci très rapide qui n’explique strictement rien.

Il y a un certain nombre de d’éléments dans notre civilisation, notre culture, notre façon de fonctionner tous les jours qui induisent ce genre de situations.

D’abord, la déstructuration des repas : aujourd’hui, dans beaucoup de familles, il n’y a plus vraiment de repas familiaux et il n’y a plus de culture alimentaire. On n’apprend plus aux enfants comment on mange. Comment on mange ? C’est quelque chose qui, normalement, est culturel. On ne mange pas de la même façon au Japon et en France. La répartition des repas est différente. Les nourritures sont différentes... les savoir-faire alimentaires nécessitent des apprentissages : on apprend ainsi où, quand, quoi manger et comment le préparer, comment le manger dans de bonnes conditions. Manger est aussi une activité sociale. Ces savoir-faire alimentaires sont en train de se perdre : on mange chacun pour soi. Chacun doit être autonome sur le plan alimentaire. Je pense que c’est une profonde erreur. Cette philosophie très individualiste de l’alimentation est celle des Etats-Unis, pays où les problèmes d’obésité sont à leur maximum.

L’idée de s’asseoir à table en famille, cela peut se faire à la rigueur un dimanche ou dans un contexte exceptionnel mais ce n’est pas considéré comme quelque chose de la vie de tous les jours. On mange d’autant plus comme un barbare et comme un sauvage que l’on est livré à soi-même.

Ensuite, nos modes de vie, en particulier dans les grandes villes, ne permettent pas aux enfants de bénéficier de la stabilité affective dont ils ont besoin. Prenons l’exemple de ces enfants soumis à des situations qu’on pourrait qualifier de chaud et de froid affectif, avec des parents absents qui travaillent, des rentrées de classe où ils retrouvent une maison vide, le soir. Lorsque les parents arrivent enfin, culpabilisés de ne pas s’être suffisamment occupés de leurs enfants, énervés par le fait qu’ils ont une journée derrière eux, ils doivent s’occuper de leurs enfants dans le stress.... Ce genre de situation favorise le recours aux satisfactions immédiates, aux passages à l’acte, aux prises alimentaires un peu anarchiques, centrées sur des aliments gras et sucrés, qui sont des aliments qui permettent de diminuer le stress.

Ces situations sont différentes de celles des familles des milieux pauvres souvent acculturés, dans lesquels peu de savoir-faire alimentaires sont transmis d’une génération à l’autre : là, les enfants sont des mangeurs innocents, qui subissent de plein fouet les messages publicitaires, qui désirent consommer afin de participer à la société de consommation.

Je voudrais revenir sur la sédentarité. On nous dit qu’il faut bouger. On nous propose un modèle d’activité insensé. C’est-à-dire que l’important, c’est de bouger, qu’importe ce que vous faites, qu’importe le sens de ce que vous faites. Il s’agit de s’agiter mais il ne s’agit pas d’être actif dans une activité sensée.

Lorsque les enfants sont passionnés, actifs, quand ils font des choses intéressantes, ils s’épanouissent, ils sont heureux et ils ont un comportement alimentaire régulé. Somme toute, qu’importe qu’ils fassent de la peinture ou du football ! Il ne s’agit pas de s’agiter, il s’agit d’être actif et vous pouvez être actif en faisant de la peinture.

Il y a un contre sens dans ce qui est proposé : s’agiter ne fait pas moins manger. C’est s’épanouir qui fait manger de façon adaptée.

Les pouvoirs publics ont pris conscience de la gravité du phénomène mais on a le sentiment qu’ils ne savant pas très bien par quel bout le prendre. Il y a des mesures ponctuelles comme la suppression des boissons sucrées dans les établissements scolaires. Il y a également une proposition de loi déposée par Jean-Marie Le Guen mais vous dites qu’elle risque d’avoir des effets contraires à ceux recherchés et aggraver ainsi la situation. Pour quelles raisons ?

Monsieur Le Guen me semble être pétri de bonnes intentions. il est médecin cardiologue, et désormais, surtout un homme politique. En tant qu’homme politique, il s’adresse à des experts pour avoir des points de vue objectifs, en l’occurrence aux patrons de la nutrition française. il s’agit alors d’élaborer des mesures politiques efficaces à partir des connaissances des experts.

Le discours des experts, et désormais de la classe politique, est le suivant : pour combattre l’obésité, il convient de bouger plus et de manger moins gras. Nous pensons que les interdits, les réglementations, la moralisation de l’alimentation, tout cela va dérégler encore un peu plus les comportements alimentaires. Par exemple, les nourritures grasses et sucrées ont leur rôle à jouer dans l’alimentation, en particulier lorsque vous avez très faim, quand vous vous êtes beaucoup dépensé ou quand vous n’avez pas mangé depuis déjà un certain temps et que vous avez besoin de refaire le plein de calories. Il ne s’agit donc pas de les interdire, de les diaboliser, et par là même, de les rendre d’autant plus désirables, mais d’apprendre aux enfants, aux adolescents, aux adultes, à les manger ainsi qu’il se doit : lorsque c’est nécessaire (c’est-à-dire quand on a faim), avec beaucoup d’attention et de délectation, car peu nourrit beaucoup !

Quand vous mangez de façon régulée, vous allez manger votre content, c’est-à-dire jusqu’à ce que vous soyez rassasié et lorsque vous êtes rassasié, vous êtes content et vous vous arrêtez de manger.

On en revient à ce que je vous disais tout à l’heure. Être nourri avec peu est un avantage, ce n’est pas un inconvénient. Aujourd’hui, on en a fait un inconvénient parce que l’on est dans cette philosophie que le plus sera le mieux. On est arrivé à une sorte de logique inversée qui est devenue folle. Dire que moins une nourriture est nourrissante, mieux c’est, c’est une forme de folie. La nourriture est faite pour nourrir. Et plus elle est nourrissante, plus le plaisir est intense, et plus on peut se contenter avec peu, ce qui constitue un avantage. En tout cas tant qu’on ne se place pas dans une logique boulimique.

On en arrive donc à des mesures interdictrices d’un certain nombre de produits qui vont faire que ces produits seront vraisemblablement encore plus désirables. Un des problèmes c’est que lorsque vous mangez avec culpabilité, vous ne pouvez plus vous arrêter. J’ai faim, je mange une barre chocolatée, je suis rassasié, je suis content, je m’arrête. Ce schéma là ne fonctionne plus si vous culpabilisez.

Si vous mangez une barre chocolatée en pensant que vous faites quelque chose de mal, vous n’êtes plus contenté par votre nourriture. Vous êtes au contraire angoissé à l’idée de grossir, culpabilisé de manger ce qu’il ne faut pas, et, de ce fait, paradoxalement, vous ne pouvez plus vous arrêter de manger. C’est ce que l’on constate aujourd’hui, les gens commencent à manger quelque chose d’interdit, en mangent beaucoup trop, culpabilisent, s’astreignent à ne pas manger et craquent à nouveau.

Ce que nous reprochons aussi beaucoup aux mesures qui sont en train d’être prises, c’est le fait que la lutte contre l’obésité, telle qu’elle est mise en place, ne peut que tourner à la chasse aux obèses. La chasse aux enfants obèses est ouverte dans les écoles primaires, maternelles mais aussi les collèges. On passe très vite de la chasse aux barres chocolatées à la chasse aux obèses. On en arrive à des discriminations des personnes en surpoids et une stigmatisation de ces personnes. Les obèses sont des personnes qui se complaisent dans leur malheur, qui n’ont pas de volonté, qui sont de mauvais citoyens, qui vont coûter cher à la collectivité.

On voit qu’avec de bonnes intentions au départ, on va produire des effets à l’opposé de ceux qu’on avait prévus ....

Tout à l’heure, on parlé des risques de complications cardiovasculaires, hypertension, diabète etc., il y a aussi des aspects psychologiques. J’ai bien compris que pour vous, une grande partie des choses se passent dans la tête. Est-ce qu’on peut être bien, épanoui et obèse ? Comment vit-on cette situation, comment admettre son propre regard, le regard des autres, de ses enfants, de son compagnon ?

Vous avez tout à fait raison, c’est un problème très important. On ne peut pas aujourd’hui, dans le monde tel qu’il est fait, être heureux et obèse ou, en tout cas, c’est extrêmement difficile. Vous êtes à peu près dans la même situation qu’être noir à la fin du 19 éme siècle dans le Sud des Etats-Unis !

Nous sommes dans un environnement qui stigmatise les obèses d’une façon massive et ces personnes ne peuvent que se dévaloriser, être mécontentes d’elles-mêmes. On leur dit qu’elles ne sont pas conformes et que c’est de leur faute.

J’irais encore beaucoup plus loin et je dirais que l’on fait de l’obèse un bouc émissaire de la société de consommation. Nous sommes tous des boulimiques, (pas forcément des boulimiques alimentaires), et nous avons honte de consommer ainsi, nous avons honte d’être riches, de mettre à sac la planète, d’épuiser les ressources. Nous sommes pour la plupart des consuméristes de plus en plus honteux. Et l’obèse qui représente l’archétype du consommateur excessif est un bouc émissaire parfait.

Donc comment le vit-il ? Il le vit mal. La plupart des personnes en surcharge pondérale vivent très mal le fait d’être stigmatisées en permanence.

Comment les aider ? La première chose est de leur montrer qu’elles sont les victimes d’un phénomène de société. Leur état n’est pas de l’ordre de la faute individuelle mais c’est le résultat d’une maladie de la civilisation.

Ensuite, il convient de rappeler aux stigmatisateurs qu’on ne fait pas ce qu’on veut de son corps. Si certains sont obèses, ce n’est pas par un effort de volonté que la question se règle. Là aussi, il est important que les personnes en surcharge pondérale sortent de ce système d’acceptation de la culpabilité. En troisième lieu, il faut les aider à un niveau individuel en sortant de ce cercle vicieux centré sur la volonté, le contrôle du comportement alimentaire volontariste et au contraire développer des méthodes centrées sur la régulation alimentaire, la prise en considération des sensations alimentaires pour revenir à un comportement de type normal, régulé qui permet de se situer à son poids d’équilibre, qui n’est pas forcément le poids idéal, ou le poids des tables.

La chirurgie en la matière s’est beaucoup développée. Qu’en pensez-vous ?

La chirurgie a ses indications. C’est une méthode drastique qui n’est pas sans risque. C’est une méthode artificielle dans la mesure où la chirurgie introduit une anomalie dans le corps. On va cercler l’estomac ou bien on va faire un shunt entre l’estomac et l’intestin. On introduit donc un dysfonctionnement dans le corps pour traiter un autre dysfonctionnement qui est la surcharge pondérale.

Ce genre de mesures doit être réservé aux cas « désespérés », c’est-à-dire aux personnes qui ont une surcharge pondérale massive ayant des conséquences immédiates et graves sur la santé et pour lesquelles toute autre méthode ne peut pas fonctionner. D’ailleurs, c’est ainsi que les choses sont définies aujourd’hui dans les protocoles de bonne conduite.

Ces recommandations parues en 1998 prévoient bien que la chirurgie doit être réservée aux super obèses, ou bien lorsqu’il y a un risque important pour la santé, lorsque toutes les autres méthodes n’ont pas marché. Il est aussi nécessaire que la personne n’ait pas de troubles du comportement alimentaire, pas de problèmes psychologiques graves. Elles prévoient également que la décision chirurgicale ne doit pas être prise par le chirurgien seul mais par un collège composé de nutritionnistes, de psychiatres et du chirurgien.

Malheureusement, ces recommandations ne sont pas toujours appliquées. Ainsi le psychiatre, le psychologue, le médecin sont censés accompagner la personne dans sa démarche pour donner du sens à la chirurgie dans le cadre d’une prise en charge globale, qui doit se poursuivre après la chirurgie.

Mais, si certaines équipes chirurgicales travaillent avec le sérieux nécessaire, on assiste encore trop souvent à des actes chirurgicaux « secs ». La chirurgie ne s’inscrit alors pas dans une prise en charge globale : il n’y a pas de préparation, et pas non plus de suivi. Les suites ne sont pas forcément roses...

On manque de recul sur cette chirurgie. Est-ce que l’on ne joue pas un peu les apprentis sorciers ?

La chirurgie ne donne pas les résultats mirifiques annoncés. Souvent une partie du poids qui aura été perdu sera repris par la suite, dans les années qui suivent. En moyenne, les personnes reprennent la moitié du poids perdu.

Il me paraît fondamental que les gens soient accompagnés, qu’ils soient suivis sur le plan psychologique, aidés sur le plan du comportement alimentaire, faute de quoi, on se situe dans le cadre des méthodes magiques.

Pour résumer, la chirurgie peut être une aide mais n’est pas la panacée.

Si demain, les pouvoirs publics vous donnaient les pleins pouvoirs pour traiter cette question de l’obésité, concrètement, vous décideriez quoi ?

Dans notre association, nous y réfléchissons. Cela fait un moment que nous critiquons et que nous disons que ce qui est fait va plutôt aggraver les choses que les améliorer. Mais nous avons bien conscience que l’on ne peut pas rester en permanence dans la critique et que nous devons faire des propositions concrètes. C’est ce sur quoi nous travaillons. Votre question est donc un peu prématurée !

Lutter contre la stigmatisation nous paraît déjà un des points les plus importants parce que, paradoxalement, c’est aussi lutter contre l’obésité car la stigmatisation est un des facteurs d’obésité. La peur de devenir obèse, cela fait grossir tout le monde.

Lorsque, par exemple, une association de cardiologues dit : « attention, la moindre dérive de un, deux ou trois kilos doit être traitée chez l’enfant », c’est une vision très terrorisante. On est en train de mettre tout le monde au régime et de paniquer tout le monde.

La première chose à faire, c’est probablement de calmer le jeu, de remettre les choses à leur place, de dédramatiser un certain nombre d’idées reçues.

Donc, antistigmatisation, dédramatisation du problème sont des facteurs très importants.

Cela va sans doute vous sembler un peu court, face aux problèmes rencontrés. Nous comptons faire des propositions plus détaillées, plus concrètes début 2006.

Pour schématiser, si on est bien dans sa tête, on est bien dans son corps ?

C’est effectivement quelque peu schématique ! Il est cependant exact que manger, en particulier des aliments gras et sucrés, qui déclenchent une sécrétion d’opioïdes endogènes, qui rendent donc heureux un court instant, est une forme de réponse de plus en plus usitée, face aux stress de toutes sortes qui nous assaillent. Ce qui nous conduit à nous demander comment faire pour être bien dans sa peau, pour être heureux, épanoui. Aujourd’hui, vous voyez beaucoup de livres sur le bonheur, ce n’est pas par hasard : le bonheur est devenu le problème. Mais être bien dans sa peau ne rend pas mince. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !

N’avez vous pas le sentiment que, même s’il y a actuellement une prise de conscience de l’ampleur du problème, nous risquons d’avoir une génération de sacrifiée ?

Je suis assez pessimiste. Je pense que l’obésité a de beaux jours devant elle, en Occident et dans les pays qui adoptent nos modes de vie. Les mesures prises ou en gestation se révéleront sans doute vite inadaptées. J’espère qu’on ne perdra pas trop de temps, qu’on ne s’acharnera pas à faire toujours plus de la même chose.

Que pensez-vous des gènes d’épargne ? Est-il possible d’agir sur ces gènes ?

Il y a un certain nombre d’études aujourd’hui sur la génétique, en particulier sur les gènes d’épargne. Les personnes qui sont porteuses de ces gènes (elles sont estimées à 80 % de la population), lorsqu’elles grossissent, maigrissent difficilement. Les adipocytes stockent plus aisément les graisses qu’ils ne les relâchent. Le discours sur la prévention de l’obésité est sous-tendu par cette découverte des gènes d’épargne : on considère alors qu’il faut surtout ne pas grossir, puisqu’on ne peut pas maigrir !

Quant à agir sur ces gènes, nous en sommes loin.

Pour conclure, je tiens à dire que si la situation est grave, elle ne me semble pas désespérée. Le consumérisme effréné, la boulimie consommatoire dans laquelle nous baignons sont susceptibles d’être remis en question. Pourquoi ne serions nous pas capables d’envisager des modes de vie plus équilibrés ? Et, plus concrètement, les personnes en difficulté avec leur poids et leur comportement alimentaire peuvent être aidées, doivent être aidées. L’aide à leur apporter ne se résume pas à la perte de poids, tant s’en faut. Certaines, sans doute, grâce à une aide intelligente, perdront du poids, tandis que d’autres n’en perdront pas. Toutes doivent pouvoir vivre leur vie. Une vie digne de ce nom. Là est à mon sens le rôle du médecin : quelqu’un qui aide les personnes en souffrance, plutôt que quelqu’un qui fait entrer dans des normes préétablies.

Sommaire du numéro

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Réalités Familiales n° 77, « L’obésité : le nouveau mal de notre société »
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