UNAF - Télévision, enfance et fonction parentale

Etude

Télévision, enfance et fonction parentale

12/02/2004

Illustration article Etude de synthèse, commandée par la Caisse Nationale des Allocations Familiales au CIEM/UNAFpar Elisabeth Baton-Hervé, docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.

Début 2003 la CNAF a commandé au CIEM une synthèse documentaire commentée sur l’exercice de la parentalité et la télévision. Cette étude a été réalisée avec le concours de l’UNAF.

En matière de littérature scientifique et académique la question de la fonction parentale est très peu abordée. Néanmoins un certain nombre d’études tente de répondre à des interrogations assez classiques et assez générales sur la manière dont la télévision intervient dans la vie familiale.

L’évolution technologique, la progression des savoir-faire professionnels en matière de contenus, l’accroissement des enjeux économiques et la mise en concurrence de la télévision avec d’autres médias domestiques, nécessitent l’élaboration d’un nouveau programme de recherche susceptible d’apporter des informations pertinentes sur la pratique des médias par les jeunes aujourd’hui et les dynamiques familiales que cela implique (Jouët, Pasquier, 1999).

Contexte

Il est important de situer cette étude dans une perspective de diversité familiale. Les formes de la vie familiale sont en réalité diverses et variées. Comme l’écrit Ulla Björnberg de l’université de Göteborg : « La vie moderne a entraîné l’établissement d’une pluralité de formes familiales ».

Des données d’ordre géographique sont également à prendre en compte car les réalités familiales sont bien évidemment différentes d’un pays à l’autre. La nationalité d’appartenance étant elle-même à croiser avec le milieu social.

Il est clair que l’environnement médiatique des familles avec enfants est en train de subir un changement. Pour la première fois, depuis 1996, il y a davantage de familles américaines à avoir un abonnement à Internet (52%) qu’un abonnement à un journal (42 %)De plus, bien qu’il y ait moins de préscolaires à avoir un poste de télévision dans leur chambre (24 %) que les années précédentes, la majorité des adolescents en ont un (60%) (Woodard 2000).

En ce qui concerne les interactions familiales : le fait pour les enfants de regarder la télévision en présence de l’un des parents est un facteur aidant pour trois raisons essentielles :

  • Les adultes attirent l’attention des enfants sur tel ou tel objet ou évènement particulier ;
  • Les adultes repèent et élaborent les contenus télévisuels ;
  • Les adultes facilitent l’interprétation des contenus et des mouvements de caméra quand ils attirent l’attention des enfants sur les liens implicites entre les scènes pour une meilleure compréhension de l’intrigue (Wartella, Jennings, 2001).

« Lorsque les membres de la famille regardent la télévision ensemble, ils se tiennent souvent groupés les uns contre les autres et leurs corps se touchent. Les enfants sont contre les parents, le plus petit se love ou »s’étale« contre son père ou sa mère, la femme et l’homme sont proches l’un de l’autre...dans des positions plus rapprochées, assez tendres. Beaucoup de gestes de connivence ou des caresses ont lieu, notamment entre les parents et les enfants. C’est un peu comme si devant la télévision, à certains moments, la famille se retrouvait et se reconnaissait ». (étude de V. Le Goaziou « Le corps des téléspectateurs » 1999).

Influences de la télévision

Dans l’univers familial, la part des parents est déterminante car ils sélectionnent les images non pas seulement en fonction de critères moraux ou esthétiques, mais également en fonction de leur propre vécu psychique (Tisseron 2001).

Selon Claude Allard qui s’intéresse depuis plusieurs années aux contenus véhiculés par les écrans et à leurs répercussions sur la vie psychique des enfants : «  Si la fiction animée permet une représentation des angoisses de l’enfant par des signifiants imagés, cela n’est pas systématiquement suivi d’une symbolisation salvatrice car la verbalisation n’est pas toujours possible  ». L’auteur est convaincu que l’exposition des enfants aux images médiatiques nécessite un accompagnement, les parents par leur présence et leurs paroles (explications, dédramatisation, etc.) peuvent assumer une fonction contenante des plus rassurantes pour l’enfant téléspectateur.

Si nous savons que le visionnement de la violence à la télévision peut accroître les comportements agressifs et même changer les attitudes et les valeurs à propos du rôle de la violence dans la société, nous ne savons pas de quelle manière se produisent ces changements chez les téléspectateurs. Selon le chercheur américain J. Murray (2002) « Tout comportement humain incluant agression et violence est le résultat de processus complexes dans le cerveau ». L’expérience qu’il a réalisée auprès de 5 garçons et 3 filles, âgés de 8 à 13 ans donne pour résultat la preuve d’activations de différentes zones du cerveau qui :

  • Réagissent émotionnellement aux images vidéo violentes ;
  • Pressent le danger dans l’environnement et prépare le corps au combat ou à la fuite ;
  • Esquissent des mouvements d’imitations ;
  • Stockent les évènements significatifs ou traumatiques dans une mémoire à long terme.

Ces travaux suggèrent que les scènes à caractère violent sont traitées par le cerveau comme un événement réel qui est menaçant et qui mérite d’être emmagasiné dans la mémoire à long terme. Les enfants exposés à des productions audiovisuelles violentes sont donc susceptibles d’utiliser ces représentations comme modèle pour des comportements futurs.

Un des moyens par lesquels nous pouvons limiter les effets de la violence télévisuelle, conclut J.Murray, est de fournir aux jeunes et à leurs parents des expériences qui leur permettraient de comprendre les programmes de divertissements. Les téléspectateurs doivent avoir la possibilité de suivre des cours afin de posséder les outils pour développer un regard critique sur les émissions qu’ils regardent.

Autre intérêt de cette étude c’est celui de montrer les effets de la violence selon les âges des enfants. Au Canada, Wendy Josephson (1995) a réalisé une recherche approfondie sur la manière dont la télévision affecte les enfants selon leur âge. Le critère de l’âge a son importance pour mieux comprendre les modalités d’influence de la télévision dans la mesure où il conditionne la capacité d’attention, de traitement de l’information, d’effort intellectuel et les expériences de la vie. Cinq catégories d’âge sont retenues :

  • Bébés : de la naissance à 18 mois ;
  • Bambin : de 18 mois à 3 ns ;
  • Petite enfance (âge préscolaire), de 3 ans à 5 ans ;
  • Seconde enfance (âge de l’école primaire), de 6 ans à 11 ans ;
  • Adolescence : de 12 ans à 17 ans.

Ce travail demande à être vulgarisé car il apporte des repères fiables et précis sur les aptitudes des enfants en fonction de leurs âges. Les parents et professionnels de l’enfance devraient pouvoir prendre appui sur de tels repères pour développer les attitudes éducatives les mieux adaptées.

Influences de la publicité

Partant du constat que la culture d’aujourd’hui est « irriguée » par les messages et les images de la publicité, la sociologue Monique Dagnaud (2002) souligne d’entrée le savoir-faire professionnel que sous tendent les grandes campagnes de communication des annonceurs et s’interroge sur les limites qui pourraient être apportées à de telles capacités quand, par ailleurs, ces pratiques ne suscitent pas de vrais débats citoyens et ne se voient opposer aucun réel contre-pouvoir.

Le message de la publicité ne se limite pas à la seule promotion du produit et de sa marque, il véhicule par la même occasion des normes, des manières d’être, de penser, d’agir dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences.

Influences de la télévision sur les rapports enfants et parents

S’il y a un point sur lequel nous devons insister dans le cadre de cette synthèse bibliographique, c’est que la télévision généraliste transforme les liens intergénérationnels. Elle bouscule les rapports traditionnels entre parents et enfants en brouillant les repères et en confondant les places. Les enfants auraient ainsi la possibilité de réagir et de décider comme des adultes, les adultes, quant à eux, seraient invités à quitter leur position d’éducateurs pour imiter les jeunes.

Concernant la représentation de la famille et des liens parents-enfants à la télévision. D’une manière générale, les familles représentées par les séries et feuilletons télévisés sont en situation de crise ou totalement éclatées : le manque de repères familiaux et sociaux est manifeste, éventuellement compensé par l’appartenance revendiquée à un microgroupe, replié sur lui-même. Les enfants sont presque toujours uniques, les familles nombreuses sont inexistantes, de même que les familles recomposées. Le conflit narratif est donc prioritairement construit autour d’une crise de la situation familiale.

C’est en étudiant le portrait des enfants à la télévision québécoise que N. Bouchard (1991) a été amenée à évoquer la mise en scène de la famille et des relations parents/enfants : « La plupart des enfants de la télévision aiment leurs parents, ils critiquent néanmoins l’autorité parentale et la façon dont on les traite. Selon les jeunes, les parents refusent de les voir grandir et changer ; ils désireraient les garder petits et dépendants à jamais ».

L’évolution des liens familiaux est un sujet largement représenté. La famille contemporaine y est remise en cause, les enfants ne vivent plus nécessairement sous le même toit que leurs deux parents biologiques. Bien que les tiraillements liés à la séparation du couple d’origine et à l’éclatement de la famille ne soient pas éludés, le divorce y est banalisé au point qu’il ne semble pas changer fondamentalement l’existence des enfants. « Ces familles disparates, unies ou non par les liens du sang, fourniraient-elles un portrait révélateur de la société actuelle ? Ou avec des situations familiales aussi différentes, cherche-t-on à normaliser les familles québécoises, à justifier celles qui s’éloignent de la »tradition"  ? s’interroge N. Bouchard.

Influence de la télévision sur le métier de parent proprement dit

En ce qui concerne la fonction parentale qui est la question centrale de ce document on peut s’interroger sur les représentations télévisuelles : « Est-ce qu’elles contribuent à aider les parents dans leur tâche éducative ou si, au contraire, elles contrecarrent les interventions parentales » . Les recherches sur ce point sont rares.. Elisabeth Baton-Hervé, s’appuyant alors sur ses propres travaux, à partir d’exemples choisis dans certaines émissions de jeunesse, a pu observer la place que l’on y attribue aux parents :

Le Monde de Boby, série animée diffusée par FR3, présente un petit garçon fan de dessins animés. Sa mère fatiguée, ne souhaite pas subir le bruit de la télévision tout l’après-midi, elle demande à son frère de faire une sortie avec les enfants. Ceux-ci s’en vont au musée. De retour à la maison, ils trouvent la maman installée devant la télévision (elle y a regardé le programme jeunesse) et accueille son petit Boby avec un sourire approbateur  : « tout compte fait, tu as raison Boby, les dessins animés que tu regardes à la télévision sont très distrayants ». C’est là un exemple probant de message de type persuasif, glissé dans un dessin animé, destiné à agir sur les téléspectateurs afin qu’ils développent les attitudes adéquates avec les intérêts des concepteurs. L’objectif d’une telle construction est d’obtenir une modification de l’attitude maternelle de façon à ce que la télévision soit allumée.

La télévision sert de relais et d’amplificateur aux messages véhiculés sur d’autres supports. Le marketing qui vise notamment à lancer un produit ou à entretenir une image de marque ne concerne pas uniquement la publicité télévisuelle, il intéresse aussi les produits dérivés et le packaging. Une carte à jouer des Simpson, intégrée dans un paquet de céréales Kellogg’s proposait au jeune consommateur d’apprendre par cœur les six règles de conduite de Bart Simpson :

  • Je ne termine jamais ce que j’ai commencé ;
  • Le mensonge n’est pas un péché ;
  • Je shoote dans tout ce qui bouge ;
  • La bataille d’eau est une activité très intelligente ;
  • Je montre mes fesses pour frimer ;
  • Je suis le meilleur roteur du monde.

Au-delà de la stratégie marketing on remarquera que les règles de conduites édictées par les fabricants (transmises par un message de fiction) sont le strict opposé des principes éducatifs de base que sont censés poser les parents dans les premières années de l’enfant.

La mère est dans le couple parental, la personne particulièrement visée par les professionnels des médias, parce qu’elle représente parfois un frein aux intérêts marchands.

Elisabeth Baton-Hervé cite ce reportage du journal télévisé sur France 2 dans lequel il était question du marché du portable chez les jeunes de 9 à 10 ans. D’entrée le présentateur du journal précise « le portable est partout dans la poche de nos enfants  », le reportage qui suit met en scène une mère qui était réticente au fait que sa fille de 10 ans ait un portable...La stratégie a consisté en l’occurrence à mettre en scène les réticences de la mère pour mieux les lever et à présenter les avantages du produit en question.

Dans les récentes émissions de télé réalité diffusées par les chaînes de télévision, il y a des mises en scène de la figure maternelle sur laquelle il faudrait que l’on s’interroge. Exemple lors de la première version de Loft Story, il n’était pas anodin de présenter chacun des participants avec leur mère respective et d’inviter celles-ci sur le plateau de télévision le jeudi soir. Ces mères étaient là pour coopérer et légitimer tout ce qui se passait dans le loft.

Ces quelques exemples permettent de discerner le profil de mère valorisée par la télévision. Là où ces émissions brouillent les repères habituels, les codes moraux et sociaux, des mères sont mises en scène pour apporter leur approbation et permettre une identification positive des mères téléspectatrices.

Destructurer la famille et le lien mère-enfant est un des moyens que se donnent actuellement certains professionnels des médias et de la communication pour lever tous les obstacles qui pourraient entraver les consommations diverses et variées offertes par le marché, et cela, quelle que se soit leur nature.

Un psychanalyste belge (Steichen 1995), à partir de sa clinique a observé que ses patients sont pris en tension entre le discours familial imprégné de valeurs, de morales et le discours social transmis par les médias basés sur la satisfaction des besoins. Le message médiatique amplifie l’imaginaire des besoins et entraîne un état de fascination qui rend impossible la symbolisation. Selon lui les parents sont aussi dépassés par toutes ces technologies et ce savoir-faire.

Ce qui est nouveau et qui doit être fortement souligné, c’est l’ampleur de la tâche à laquelle sont confrontés les parents. La complexité des systèmes en jeu, la multiplicité des acteurs qui y interviennent conduit à une sous-information des parents qui ne sont pas sensibilisés eux-mêmes. Ces derniers ne peuvent probablement pas à eux seuls assumer cette importance tâche éducative, d’autres institutions doivent prendre le relais (institutions éducatives, associations, etc..). « Il y a d’autant plus nécessité et urgence de renforcer cette éducation des enfants à la consommation, dans tous les lieux éducatifs et auprès de tous les acteurs, parents, enseignants, éducateurs et animateurs...que surgissent actuellement de nouvelles questions fondamentales » comme l’ont fait remarquer M. Gollety et C. Gautellier (cemea 2001).

La Commission européenne, quant à elle, a sollicité une étude sur les techniques et technologies susceptibles de faciliter la sélection parentale des contenus médiatiques et tout particulièrement ceux de la télévision.

Face aux médias, la société compte sur les parents mais il faudrait pour qu’ils puissent assurer leur autorité leur garantir l’accès aux informations pertinentes. En fait, pour l’instant, les appuis à la parentalité sont de deux ordres, il existe des politiques publiques et des dispositifs technologiques qui vont aider les parents à filtrer les émissions. Mais il y a un manque au niveau de l’information et de la formation des parents, c’est un domaine à investir.

Conclusions

Cette étude a permis d’identifier trois dimensions essentielles de la fonction parentale : La relation Parents-enfants à propos de la télévision ; qui se situe à deux niveaux

  • Le niveau conscient dans lequel se vit la fonction éducative parentale. C’est à ce niveau que se situe la question du contrôle parental et des règles mises en place pour l’exercer.
  • Le niveau inconscient : il s’agit de ce que transmettent les parents à leurs enfants, à leur insu, et qui émane de leur propre histoire et de leur vécu psychique.

L’influence du contexte médiatico-communicationnel et de la mondialisation : l’évolution technologique, la multiplication des supports, l’ouverture des frontières et les enjeux économiques qui y sont associés sont telles que leur appréhension par le citoyen est devenue des plus difficiles. C’est à ce niveau que se situent les problèmes concernant les contenus et leur inadéquation avec la mission éducative des parents.

Les actions à envisager pour soutenir, renforcer et encourager la fonction éducative des parents : le rôle fondamental que les parents ont à jouer auprès de leurs enfants devrait être facilité par des actions plus volontaristes d’information et de formation.

Contact : nalpha unaf.fr

Texte intégral de l’étude
PDF - 1.2 Mo


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